Nos biais sociaux implicites parviendraient-ils à manipuler nos comportements contre nos pensées conscientes à notre insu ? © Feodora, Fotolia

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Comment nos biais socio-cognitifs affectent-ils notre rapport au monde ?

ActualitéClassé sous :philosophie , psychologie , biais cognitifs

Notre cerveau est une curieuse machine dont nous avons encore et toujours du mal à discerner comment elle fonctionne. Un exemple frappant de ce manque de discernement sont les biais sociaux implicites. Selon les théories psychologiques, une personne pourrait penser consciemment quelque chose et posséder en même temps, dans l'ombre, nombre de préjugés qui feraient que son comportement ne sera pas en adéquation avec sa personnalité consciente, et tout cela sans qu'elle s'en aperçoive forcément. Comment expliquer cela ? Quelles sont les répercussions de tels biais au sein de la société et dans notre rapport au monde ?

Les biais sociaux implicites constituent un champ de recherche prépondérant en psychologie et en philosophie. Dans ce domaine, en psychologie, on cherche généralement à comprendre pourquoi un individu donné agit de telle manière alors que ses pensées conscientes et explicites semblent entièrement contraires aux actions qu'il entreprend. En philosophie, on essaie plutôt de conceptualiser ces phénomènes et entrevoir les conséquences éthiques et épistémologiques de telles contradictions.

Dans le champ psychologique

Avant que la philosophie s'intéresse de plus près à ce domaine, il a fallu que des scientifiques mettent en exergue ces phénomènes. Tout comme il a fallu que la théorie de la relativité d'Einstein soit découverte et résiste aux expériences pour qu'on la considère comme valide et que les philosophes entreprennent des discussions pour repenser ce qu'est réellement le temps. Dans le courant des années 1970, plusieurs psychologues ont remarqué ces phénomènes dans les études qu'ils conduisaient. Les individus n'agissaient pas toujours de façon cohérente avec leurs dires ou leurs pensées explicites. Il y avait autre chose qui les faisait se mouvoir. Cet autre chose porte désormais le nom de « biais sociaux implicites ». Ces derniers constituent un ensemble de croyances, de préjugés, de stéréotypes, de liaisons de concepts au sein de notre cerveau - on ne sait pas bien où - qui semblent peu portés à notre conscience et qui engendrent chez nous des comportements contraires à notre discours.

Par exemple, prenons le cas de Monsieur X. Monsieur X tient un discours parfaitement clair sur l'égalité homme-femme. Les femmes doivent avoir les même droits que les hommes et rien ne saurait justifier une différence basée sur un caractère sexué. Pourtant, à causes de ces biais, Monsieur X pourra, lors d'une embauche ou au contact de ses homologues féminins dans son travail, adopter un comportement plus ou moins en désaccord avec ce discours, dans certaines situations. C'est cela, un biais social implicite. Plusieurs études s'appliquent à mesurer les biais sociaux implicites des humains. La plus connue le fait à l'aide de tests implicites d'associations. Ces tests mélangent rapidité, catégories de mots (par exemple des mots caractéristiques de la violence et d'autres à connotation pacifiste) et catégories de personnes qui font souvent écho à de nombreux préjugés. Vous pouvez même y participer et découvrir quels sont les vôtre.

Un exemple de test implicite d'associations. © Project Implicit

Comment conceptualiser ces phénomènes ?

Dans le champ philosophique, la question qui demeure est « que mesurent ces mesures ? ». C'est toujours très « méta » chez les philosophes. Les chercheurs en psychologie s'accordent à dire que les mesures implicites pourraient nous renseigner sur les attitudes, les processus implicites de nos biais, nos croyances et même nos traits de caractère. Plusieurs philosophes ont tenté de conceptualiser ce que cela voulait dire. La version la plus populaire est celle de l'universitaire et auteure américaine Tamar Gendler. Selon elle, nos biais sociaux implicites sont la résultante de liaisons subtiles entre certaines représentations que nous nous faisons, des affects particuliers et un comportement adapté. Grâce à cette théorie, on pourrait expliquer nombre de choses, y compris les phobies.

Par exemple, si je vois une araignée et que j'en ai la phobie, ce qu'il se passerait hypothétiquement dans mon cerveau serait une représentation biaisée de l'araignée (comme un danger imminent, par exemple), associée à un affect de peur ou de mort, avec un comportement que je juge adapté pour ce type d'émotion : l'attaque (je tue l'araignée) ou la fuite. Et c'est cela qui pourrait donc expliquer nos personnalités dualistes, nos comportements contradictoires, nos attitudes se trouvant à l'opposé de notre discours. Encore un autre exemple : je peux rationnellement savoir qu'un malade mental n'est pas plus dangereux qu'une personne souffrant d'un diabète, tout en ne laissant pas mes enfants se rendre au cinéma à côté de chez moi à pied car je sais qu'un ancien malade mental vient de sortir de l'hôpital psychiatrique et qu'il habite juste en face de ce cinéma. Je sais qu'il n'est probablement pas plus dangereux qu'un diabétique, j'y accorde du crédit, mais le préjugé implicite qui se cache dans mon cerveau me fait agir avec prudence là où celle-ci paraît injustifiée.

Représentation-Émotion-Comportement serait l'une des façons de conceptualiser nos biais implicites. © Pixabay, Pexels

Les conséquences sur notre connaissance...

Plusieurs questions se posent dans le champ épistémique, c'est-à-dire relatif à la connaissance. Tout d'abord, connaissons-nous nos propres biais implicites ? Même s'ils sont pensés initialement pour se trouver dans la sphère de ce qu'on nomme l'inconscient, il semblerait que nous ayons tous une petite idée de ce qui péche dans nos jugements implicites et contradictoires avec ce que nous pensons consciemment (même s'il semble exister une zone de véritable « flou » où nous n'avons vraiment pas conscience de ces biais).

Illustrons cela avec un exemple : dans la rue, tard le soir, si je croise un groupe de jeunes regroupant plusieurs attributs implicites caractérisant ma représentation de l'hostilité (cela peut être une tenue vestimentaire, la consommation de substances illicites, etc.), je vais potentiellement les juger comme tel sans avoir le choix et mon comportement suivra. Pourtant, si je tente de poser ma réflexion, je devrais clairement me demander ce qui me pousse à penser cela et conclure que je fais sûrement erreur. Nous avons là un bel exemple de la pensée humaine à deux vitesses et de l'influence de la situation sur nos biais implicites. Par ailleurs, je peux aussi connaître mes biais, mais ne pas savoir ce que cela représente ou être inconscient des effets que cela va avoir sur mon comportement. Mais au fait, comment puis-je connaître quelque chose qui semble être a priori, de l'ordre de l'inconscient ? Plusieurs hypothèses se chevauchent mais aucune n'a véritablement était testée expérimentalement : introspection, analyse de son comportement, ou encore d'autres manières inconnues.

Quand on sait cela, il y a plusieurs choses qui posent question. En effet, les nouvelles données que nous acquérons sur nos biais implicites exigent-elles que nous devenions sceptiques quant à nos convictions perceptuelles ou à notre statut général d'individu pouvant connaître ? C'est d'ailleurs une question d'actualité quand on constate le paradoxe de la croissance des dérives idéologiques parallèlement à la montée du mouvement zététique, sceptique et critique, initié en France, de façon moderne, par Henri Broch. Et la réponse est clairement oui. Il faut clairement douter des données que nous obtenons via nos convictions, nos perceptions et nos sensations, sauf quand la situation fait que c'est légitime.

Par exemple, si je ressens de la faim, je ne dois pas douter que j'ai faim. Cela fait partie de ma conscience phénoménale. Par contre, si j'ai constamment faim, je dois me demander si quelque chose ne cloche pas dans mes signaux biologiques et cela doit m'amener à consulter. Dans la même logique, si je prend un bonbon homéopathique pour mon rhume et que je vais mieux après, je ne dois rien en conclure. Notre expérience personnelle n'a aucunement valeur de preuve scientifique. Elle est utile et nécessaire, mais on doit la manier avec précaution. Pour illustrer le fait que nous devions douter de nos perceptions, on pourra citer à nouveau cette expérience de Payne où les participants exposés à des visages-amorces à la peau noire étaient plus rapides à identifier des armes à feu sur les photos suivantes, alors qu'ils s'agissaient d'outils, comparativement aux personnes exposées à des visages blancs.

Illusion de la table de Shepard : les deux tables font la même longueur, nos perceptions peuvent nous tromper. © Wikipédia

... et sur notre éthique

Enfin, dans le champ éthique, il y a également des répercussions. Par exemple, les gens sont-ils moralement responsables de leurs biais implicites ? C'est une question qui requiert des réponses à d'autres questions. En effet, les individus pourront être considérés comme moralement responsables de leurs biais implicites s'il est avéré qu'ils peuvent soit les modifier, soit contrôler les effets que ces biais induisent sur leurs jugements et leurs comportements. De plus en plus de recherches tendent à montrer que c'est à notre portée, notamment à l'aide de discussions groupées, d'entraînements cognitifs, d'auto-évaluation régulière, d'une exposition fréquente à des contre-stéréotypes, etc. S'ajoutent à cela bien sûr les motivations intrinsèques du sujet. Mais reste la question de savoir si les déterminants à l'œuvre dans l'environnement d'une personne lui permettent de prendre conscience de tout ce que nous venons d'évoquer, et si ce n'est pas le cas, il sera difficile pour elle de prendre conscience de ses biais implicites.

Pour conclure, avec la connaissance que nous avons de nos biais, il faut participer à diffuser cette connaissance pour éviter les jugements hâtifs, les erreurs de raisonnement et les comportements discutables. On ne peut parler de cela sans citer la superbe chaîne YouTube, La Tronche en Biais, qui participe de la vulgarisation et de la diffusion de nos biais cognitifs. 

  • Nos biais implicites et autres stéréotypes modifient notre rapport au monde et peuvent conduire à des comportements contraires à notre discours conscient.
  • Grâce à la connaissance que nous en avons, il faut subtilement douter de nos convictions, certitudes et perceptions lorsque cela s'avère justifié.
  • Diffuser et vulgariser ce pan de la recherche pourrait contribuer à pousser les individus à prendre de la hauteur par rapport à ce qu'il pense.
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