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Reportages d'antan : Erika, retour sur une marée noire

ActualitéClassé sous :Homme , développement durable , fioul lourd

De mi-décembre 1999 à janvier 2000, des masses de fioul lourd se déversent sur 400 kilomètres de côtes, du Finistère à la Charente-Maritime, fuyant des cuves de l'Erika, un pétrolier vétuste qui s'est coupé en deux dans la tempête. Le groupe Total, qui avait affrété le navire, vient d'être déclaré responsable, ce mardi 30 mars 2010, ainsi que l'armateur, le gestionnaire et Rina, la société qui avait contrôlé l'Erika. Retour sur images grâce à l'Ina et au magazine Thalassa.

Des bénévoles en ciré jaune ramassent le sable et les algues souillés par le fuel sur les plages du Croisic. En Loire-Atlantique, le département le plus touché, les quelque 11.000 personnes participant au nettoyage ont déjà, en ce début du mois de janvier 2000, récupéré 25.000 tonnes de déchets. © Ina

Le 11 décembre 1999, l'Erika, un navire pétrolier, battant pavillon maltais, chargé de 37.000 tonnes de fioul lourd se trouve à environ 30 miles nautiques (55 kilomètres) au large de la pointe de Penmarch, l'extrémité sud-ouest la Bretagne (le « menton »), sur sa route qui doit le mener à Livourne, en Italie. La météo est très mauvaise (vent de force 8 à 9, soit environ 70 km/h) et la mer, avec ses creux de 6 mètres, est donc très forte à grosse. Le capitaine, Karun Mathur, de nationalité indienne, signale une avarie au Cross Etel (Centre Régional de Sauvetage et de Secours en mer d'Etel). Son navire gîte et le capitaine parle de fissures sur le pont. Mais l'Erika poursuit sa route.

Quelques heures plus tard, le 12 à 6 heures du matin, Karun Mathur signale cette fois des fissures énormes sur la coque. C'est un appel de détresse qu'il lance pour faire évacuer les 26 hommes d'équipage. Un avion (un Atlantique 2) décolle de Lahn-Bihoué et un hélicoptère (Super-Frelon) quitte Lanvéoc-Poulmic. A 8 h 11, le Super-Frelon commence l'hélitreuillage des marins (on peut lire le Erika">récit du pilote, recueilli par Ouest-France et rapporté par le Sirpa-Mer). A 8 h 15, l'Erika se coupe en deux.

Le remorqueur Abeille-Flandre, stationné, en alerte, sur l'île de Ouessant, dans la Baie du Stiff, est déjà en route vers l'Erika pour tenter d'éviter la dérive du navire naufragé. Mais il y a maintenant deux morceaux à récupérer tandis que le fioul a déjà commencé à s'échapper de l'Erika...


Le 7 janvier 2000, le magazine Thalassa consacre un long reportage à la marée noire provoquée par le naufrage de l'Erika, trois semaines plus tôt. Les images montrent les militaires et les bénévoles qui s'activent le long des côtes souillées, de La Turbale aux parcs ostréicoles de la Vendée. © Ina

Préjudice écologique : une nouveauté

L'Abeille-Flandre, à pied d'œuvre à 12 h 30, parvient, avec l'aide du Super-Frelon, à amarrer la partie arrière pour la remorquer vers la côte. Un autre remorqueur, le Tenace, appareille de Brest pour récupérer la moitié avant mais elle coule trop tôt. Le 13, la partie arrière, tractée par l'Abeille-Flandre, sombre à son tour.

Les deux morceaux de l'Erika continuent à laisser fuir la cargaison de fuel lourd. Dans les jours qui suivent, des nappes épaisses et éparses s'approchent des côtes. La météo s'en mêle. Entre le 25 et le 27 décembre 1999, deux tempêtes exceptionnelles déferlent sur l'Europe du nord. Des vents d'une force très rarement observée en France font d'énormes dégâts jusqu'en Allemagne. Dans le Golfe de Gascogne, ils étalent les taches de fioul lourd sur 400 kilomètres de côtes, du Finistère à la Charente-Maritime. Le naufrage de l'Erika est devenu une catastrophe écologique.

Dans les mois qui ont suivi, bénévoles et collectivités locales n'ont pas ménagé leur peine pour nettoyer plages et rochers. On estime que 270.000 tonnes de déchets ont été récoltées. Le travail consistait aussi à récupérer les cadavres d'oiseaux, la marée noire en ayant tué entre 150.000 et 300.000.

La justice a été saisie rapidement et une série de personnes (dont le capitaine) et d'entreprises ont été mises en cause, jusqu'à Total, mettant en lumière les dysfonctionnements du transport maritime de matières dangereuses. La société de certification Rina, qui avait inspecté le navire, fait partie des mis en examen. En 2008, le Tribunal de Paris avait accordé des compensations aux collectivités territoriales pour « préjudice d'image ».

Cette semaine, le même Tribunal de Paris a confirmé le jugement mais y a ajouté un « préjudice écologique », une première dont se félicitent les associations de défense de l'environnement, en particulier la LPO (Ligue de protection des oiseaux, présidée par Allain Bougrain-Dubourg). L'armateur (Giuseppe Savarese) et le gestionnaire (Antonio Pollara) sont condamnés à 75.000 euros d'amende.

Concernant Total, le Tribunal confirme la responsabilité du groupe pétrolier et lui inflige une amende de 375.000 euros, comme à Rina. Quant aux indemnités, elles ont été augmentées dans ce procès en appel de 192,5 à 200,6 millions, et bénéficieront aux régions, aux départements, aux communes et aux deux associations (LPO et Robin des bois), qui s'étaient portés partie civile. Cependant, le Tribunal en fait peser la charge sur Rina, l'armateur et le gestionnaire mais pas sur Total (qui a déjà versé 170 millions d'euros). L'affaire n'est pas terminée puisque Rina va se pourvoir en cassation...

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