À Dyrrachium, les techniques les plus modernes sont mises en œuvre pour la recherche archéologique. © Catherine Abadie-Reynal, tous droits réservés

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Dyrrachium, une ville de plus de 2.600 ans, révèle ses secrets

ActualitéClassé sous :archéologie , histoire , archéologie urbaine

Une équipe d'archéologues français et albanais tente depuis cinq ans de découvrir le paysage et la culture de la célèbre ville de Dyrrachium sous la ville moderne de Durrës (Albanie). Elle révèle peu à peu ses secrets.

Pour découvrir ses secrets, outre les fouilles, toutes les techniques les plus modernes de la recherche archéologique sont mises en œuvre, depuis la prospection géophysique jusqu'à l'établissement d'un SIG (Système d'information géographique). Un des sites importants de l'Antiquité sort ainsi progressivement de terre.

Une ville de plus de 2.600 ans

La ville moderne de Durrës, sur la côte albanaise de l'Adriatique, est en plein développement. Or, elle est bâtie sur l'emplacement exact de la colonie grecque d'Epidamne (fondée vers 627 av. J.-C.), qui devient Dyrrachium et passe sous protectorat romain dès la fin du IIIe siècle av. J.-C., avant d'intégrer la province de Macédoine. La construction, vers 146 av. J.-C., de la Via Egnatia qui part de Dyrrachium pour rejoindre Byzance, devient un facteur important du développement commercial et culturel de la ville. Dyrrachium acquiert une position clé, centre de transit entre l'Italie et les Balkans, voire au-delà, et se dote d'un amphithéâtre ainsi que de thermes publics romains que l'on peut encore visiter.

Vue du Forum circulaire byzantin et de la ville moderne de Durrës. © Mission archéologique franco-albanaise de Dyrrachium 2016, tous droits réservés

L'histoire récente de l'Albanie explique que l'exploration du site de Durrës n'en soit qu'à ses balbutiements : les données recueillies sont longtemps restées peu nombreuses et ponctuelles. À cela, il faut ajouter les difficultés inhérentes à un site dont l'occupation n'a jamais cessé et qui est aujourd'hui celui d'un port actif et d'une ville en plein développement.

La technologie au service de recherches complexes

Il a donc fallu commencer par regrouper l'ensemble des données éparses apportées par les fouilles depuis le début du XXe siècle, les géoréférencer, ou du moins les positionner le plus précisément possible. Ce travail d'archive et de topographie, très lourd, était nécessaire. Dans un contexte d'archéologie urbaine où les fouilles sont disséminées dans la ville, en fonction des demandes de permis de construire, cette opération permet de mettre en relation des structures mises au jour à des années d'intervalle, sur des chantiers parfois éloignés les uns des autres. 
 

Détail du SIG de Dyrrachium, avec les différentes trames perceptibles après géoréférencement des fouilles. © Mafad 2014, tous droits réservés

Toutes ces données ont été intégrées dans un SIG (voir ci-dessus) réalisé en collaboration avec l'ESGT-CNAM (Le Mans), qui a modifié notre conception des premiers développements urbains d'Epidamne-Dyrrachium. Cet instrument a, entre autres, permis de montrer le processus de fabrication de la ville : si le centre urbain s'est constitué assez rapidement, en revanche, il est apparu qu'il a été organisé selon plusieurs trames différentes, qui se sont succédé. La première, qui semble avoir été la plus ancienne, était orientée nord-ouest/sud-est (fouille « Katalena 03 »). Une autre trame, d'orientation nettement nord-sud a pu être déterminée dans la fouille dite « Gora 06 », par exemple, tandis qu'une troisième trame « Gora 05 » semble avoir constitué une étape intermédiaire. Malheureusement, les éléments de datation de ces différentes trames manquaient ainsi que l'histoire de leur mise en place. Seules les fouilles pouvaient permettre d'étudier ces éléments structurants.

L'extension de ces trames a d'autre part pu être en partie définie grâce à des prospections géophysiques, conduites par Cornelius Meyer (Eastern Atlas) en différents points de la ville qui présentaient des espaces libres. Ainsi avons-nous pu établir qu'un quartier d'habitation s'étendait sous le Forum circulaire dégagé jusqu'aux niveaux byzantins entre 1986 et 2005, et qu'il était organisé à partir d'une des trames anciennes.  

Les fouilles : des clefs pour connaître les activités des habitants de Dyrrachium

Finalement, des fouilles sont conduites depuis 2015 dans différents secteurs de la ville. Financées par le ministère français de l'Europe et des Affaires étrangères, par l'UMR 5189-HiSoMA et par l'Institut archéologique de Tirana, sous la direction de Catherine Abadie-Reynal (Université Lumière-Lyon 2) et d'Eduard Shehi (Institut archéologique de Tirana), elles ont permis de montrer que probablement dès la fin de l'époque archaïque, le centre urbain, déjà étendu, était organisé autour de rues structurées.

Au Ier siècle av. J.-C. ou au Ier siècle apr. J.-C., une nouvelle trame orientée nord-sud est mise en place au prix d'importants travaux de terrassement alors qu'à partir de la fin du IIIe siècle apr. J.-C., le site connaît une période difficile marquée par l'abandon de certains secteurs qui ne renaîtront qu'à l'époque byzantine. Au-delà de la mise en lumière de cette histoire mouvementée, les fouilles de l'habitat, en particulier sous le Forum circulaire, ont permis de révéler des niveaux bien conservés qui permettent de percevoir le quotidien des habitants, en particulier à l'époque romaine. La fouille de cet habitat a révélé l'existence d'un quartier d'habitation aisé, qui a été détruit par un gros incendie, probablement à la fin du IIe siècle apr. J.-C. Comme souvent à Dyrrachium, plutôt que de nettoyer les ruines, les habitants remblaient le secteur avant de reconstruire au-dessus.

Le sol de dalles en terre cuite tombé du premier étage de la maison romaine, sous le forum circulaire. © Mafad 2019, tous droits réservés

Cette habitude permet la parfaite conservation des niveaux d'occupation détruits avec de nombreux objets en place et donc la compréhension détaillée du fonctionnement de ces maisons. Ainsi, en 2018 et 2019, avons-nous pu fouiller un habitat du IIe siècle qui a révélé, grâce aux éléments de décors architecturaux mis au jour (moulures en stuc, enduits peints) son caractère plutôt luxueux. La fouille fine de la couche de destruction de ces structures a également permis de distinguer le niveau de sol du premier étage effondré (voir ci-dessus), avec du matériel qui permet de définir clairement la nature de l'occupation du rez-de-chaussée et les activités de l'étage. Une possibilité très rare en archéologie où les étages sont souvent peu perceptibles.  

Objets de plomb trouvés dans la couche de destruction du rez-de-chaussée de la maison romaine, sous le forum byzantin. © Mafad 2019, tous droits réservés

L'étude du matériel correspondant au rez-de-chaussée de cette maison a fourni de nombreux objets révélateurs. Ainsi, paraît-il vraisemblable que des activités commerciales s'y déroulaient. En témoigne la découverte de poids pyramidaux mais aussi de lamelles de plomb, de formes différentes, qui peuvent être considérées, pour certaines d'entre elles, comme des « étiquettes » à caractère commercial. Le nettoyage de ces objets, qui n'a pas encore été effectué, révélera peut-être des inscriptions permettant de préciser les produits ainsi commercialisés (voir ci-dessus) et leur provenance.

Des clés aussi pour connaître leurs croyances les plus intimes

Dans une autre pièce du rez-de-chaussée, un assemblage d'objets suggère qu'un laraire pouvait s'y trouver et que des activités d'ordre religieux y prenaient place. On a mis au jour dans cet espace des osselets, mais aussi un objet de terre cuite qui pourrait être un yoyo ainsi qu'un masque miniature endommagé de satyre barbu ou encore une figurine de grotesque.

Masque miniature (H 13,5 cm) en terre cuite pouvant représenter un satyre, trouvé dans la couche de destruction du rez-de-chaussée de la maison romaine, sous le forum byzantin. © Mafad 2019, tous droits réservés

Tous ces objets ont été trouvés regroupés autour d'une statuette de calcaire sans parallèle à notre connaissance, haute d'environ 19 centimètres, parfaitement intacte. Elle représente, au-dessus d'un petit socle, un jeune garçon, nu, très potelé, assis par terre, qui porte l'index de sa main gauche à la bouche. Il replie ses deux jambes devant lui et, de sa main droite, tient sa cheville gauche. Le jeune garçon ne semble porter aucun attribut qui pourrait permettre de l'identifier.

Statuette en calcaire de jeune garçon (H 19 cm), trouvée dans la couche de destruction du rez-de-chaussée de la maison romaine, sous le forum byzantin. © Mafad 2019, tous droits réservés

Cependant, le geste de porter son index devant la bouche est caractéristique des représentations du dieu enfant d'origine égyptienne Harpocrate (même si généralement, dans ce cas, c'est l'index droit qui est utilisé). Mais il s'agit, sans aucun doute ici, d'une interprétation très libre de l'iconographie du dieu, si tant est qu'il s'agisse de ce dieu enfant égyptien, fortement influencée par l'art hellénistique. Cela dit, Harpocrate était souvent aussi assimilé à d'autres dieux enfants de la mythologie gréco-romaine comme Éros ou Dionysos. D'autre part, ce geste de la main, dans l'Antiquité romaine, pouvait avoir le sens général de la formule rituelle « favete linguis », imposant le silence et montrant par là-même, la valeur religieuse de la statuette qui peut aussi être celle, tout simplement, d'un enfant du maître de maison. L'analyse de ce groupe d'objets est donc complexe. Évidemment, il n'est pas facile de déterminer si tous les objets appartenant à cet assemblage ont eu une fonction religieuse : la petite statue d'enfant, à elle seule, ne peut permettre de conclure que l'on a affaire à un lieu de culte.

Toutefois, la confrontation de tous les objets remarquables trouvés en association permet d'avancer quelques hypothèses. On peut remarquer que certains d'entre eux n'ont guère de valeur intrinsèque. Cela montre, d'une part, que nous ne sommes pas en présence d'un ensemble d'objets qui auraient uniquement une valeur décorative ; d'autre part, cela suggère aussi, sans doute, que ces objets n'ont pas été rassemblés, par exemple pour être recyclés ou cachés. Les objets de faible valeur ne se prêtent guère à ce type de pratique.

Intaille en pâte de verre (Ø environ 2,5 cm), trouvée dans les niveaux de destruction de l'étage de la maison romaine où les objets relatifs aux soins du corps sont fréquents. © Mafad 2018, tous droits réservés

En éliminant ainsi certains gestes, on voit qu'il devient plus vraisemblable d'attribuer la constitution de cet assemblage qui présente une cohérence certaine, articulée autour du thème de l'enfance, à une pratique cultuelle. L'ensemble des objets, en effet, renvoie à l'enfance, au jeu, mais aussi à un culte domestique peut-être marqué par une influence dionysiaque ou un syncrétisme religieux réunissant plusieurs images de dieux enfants. Il se pourrait donc que l'on ait fouillé ici l'emplacement d'un lieu de culte domestique offrant la possibilité de déterminer les offrandes et les gestes les plus modestes de ce culte.

On peut peut-être trouver, dans ces découvertes, un écho de quelques textes évoquant ces pratiques, comme l'épigramme de Léonidas de Tarente à propos de Philoclès : « Philoclès a consacré à Hermès son ballon renommé, ses bruyantes castagnettes de buis, les osselets qu'il a aimés à la folie et le rhombos qu'il faisait tournoyer : tous les jouets, paignia de son enfance. » Ainsi, peut-être un enfant au passage à l'adolescence, ou une mère, ou un père soucieux de protéger son enfant, a-t-il consacré ces jeux à une divinité protectrice de cet âge, si vulnérable dans l'Antiquité.

Pour conclure

La fouille du site de « Dyrrachium » qui, enseveli sous la ville moderne semblait à beaucoup définitivement perdu, permet ainsi, grâce à des techniques modernes d'investigation et de fouille fine, de révéler la vie et les préoccupations de ses habitants. Nul doute que la poursuite des fouilles réserve bien d'autres découvertes.  

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