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Du polonium 210 dans les cigarettes : un secret de polichinelle

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A la suite d'un article publié aux Etats-Unis par une chercheuse luttant activement contre le tabagisme et les industriels du tabac, une polémique s'élève : on nous aurait caché la présence de polonium radioactif dans les cigarettes de certaines marques. Relayée en France, l'information génère un joli buzz mais cette radioactivité était connue depuis des lustres.

En plus, elle est radioactive... © greg.turner / Flickr - Licence Creative Common (by-nc-sa 2.0)

Les grands fabricants de tabac des Etats-Unis ont caché depuis quarante ans la présence dans leurs cigarettes de polonium 210, un produit dangereusement radioactif. C'est ce que révèle un article récemment publié dans l'American Journal of Public Health, signé de Monique E. Muggli, Jon O. Ebbert, Channing Robertson, et Richard D. Hurt. Monique Muggli, l'un des auteurs, actuellement associée à la Mayo Clinic, est depuis longtemps engagée dans la lutte contre les méfaits du tabagisme et a conduit des attaques ciblées contre les industriels, notamment en 2001 et en 2004.

Ces scientifiques ont épluché les documents internes de plusieurs entreprises du secteur, dont Philip Morris et British American Tobacco, rendus publics après un procès, et y ont découvert une stupéfiante information. Dès les années 1960, la présence de faibles quantités de polonium 210 dans les cigarettes inquiètent les fabricants au point que des études sont lancées pour tester des moyens d'en réduire la teneur. Le polonium (Po, découvert par Pierre et Marie Curie, laquelle était d'origine polonaise, d'où le nom de l'atome) est un élément radioactif particulièrement instable, d'une demi-vie de 138 jours, qui se transforme ensuite en plomb. Il émet des radiations alpha, c'est-à-dire composées de quatre particules, deux protons et deux neutrons. Lourdes, elles ne pénètrent pas la matière profondément. On peut les arrêter avec une feuille de papier et elles ne traversent pas la peau.

Effet des petites doses

En revanche, émises par du polonium inhalé et fixé au niveau des bronches, elles deviennent dangereuses, provoquant la formation de tumeurs cancéreuses. Pour chaque cigarette, la dose reçue est faible mais un fumeur régulier serait fortement exposé. Selon l'article, 30 cigarettes fumées par jour équivaudraient à 300 radioscopies par an. Au total, la radioactivité du Po 210 serait la cause de 1% des cancers du poumon aux Etats-Unis.

Pourtant, devant la difficulté d'extraire le polonium du tabac, les cigarettiers américains ont abandonné les recherches et occulté l'information à destination du public, comme le montrent les documents exhumés par l'équipe. L'un d'eux cite même un témoignage d'époque expliquant qu'il valait mieux ne rien dire car cet aveu « réveillerait un géant endormi ». L'expression anglaise (waking a sleeping giant) est même devenue le titre de l'article scientifique.

Reprise en France par Le Figaro puis par LCI, l'information a eu beaucoup de succès et scandalisé, à juste titre, de nombreuses personnes. Le nom même du produit incriminé a de quoi faire frémir puisqu'il a servi, en 2006, à assassiner Alexander Litvinenko l'ex-agent du FSB, les services secrets russes.

Mais à y regarder de plus près, cette révélation n'en est pas vraiment une. La présence de polonium radioactif dans le tabac des cigarettes est connue depuis bien longtemps. Le Po 210 ne vient d'ailleurs pas de la plante mais des engrais phosphatés dont on arrose les cultures, fabriqués à partir de minerais (où il est souvent associé au radium). On retrouve facilement son nom dans la (longue) liste des composés du tabac à fumer. Si son nom n'est pas souvent cité, c'est surtout parce qu'il n'est que l'un des quatre mille produits nocifs du tabac sans être, et de loin, le plus dangereux d'entre eux.

Reste la preuve, s'il en était besoin, que l'industrie du tabac peut effectuer des recherches démontrant la nocivité des cigarettes et en cacher soigneusement les résultats...

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