Quelques personnages de Game of Thrones ont pris la forme de vers marins en donnant leur nom à de nouvelles espèces découvertes dans les abysses du Pacifique. Dix-sept au total ont été décrites par Paulo Bonifácio, chercheur à l’Ifremer. Futura a souhaité en savoir plus et l'a interrogé sur la biodiversité méconnue des grands fonds, et plus particulièrement, sur la richesse des zones, dites de nodules, où elle s’épanouit.

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À quoi ressemblerait Arya Stark si elle vivait dans les abysses noires et profondes de l'océan Pacifique ? D'aucuns l'imagineraient peut-être en sirène. Pour sa part, Paulo Bonifácio, post-doctorant à l'Ifremer et grand fan de Game of Thrones, a réuni ses deux passions en s'inspirant de l'un de ses personnages préférés pour nommer un minuscule animal blanc d'à peine 4,8 millimètres de long qu'il a récemment découvert : Abyssarya acus. C'est une nouvelle espèce de polynoïdé, « une des six familles de vers polychètes caractérisées par la présence d'écailles sur le dosdos », nous explique Paulo Bonifácio. Les polychètes sont plus généralement identifiables par de nombreux segments porteurs de petites paires de « pattes », appelées parapodes.

Le saviez-vous ?

Les polychètes sont des cousins éloignés des lombrics vivant dans la mer.

« J'ai toujours eu un faible pour les polychètes », confie Paulo Bonifácio à Futura. En mars-avril 2015, il a embarqué sur le navire de recherche allemand Sonne (« SoleilSoleil ») pour les étudier dans la zone de fracture de Clarion-Clipperton, située dans le nord-ouest du Pacifique, entre l'archipelarchipel d'Hawaï et la côte mexicaine. Là, il a prélevé à des profondeurs de 4.000 à 5.000 mètres, puis a identifié dix-sept nouvelles espèces de polynoïdés, Abyssarya acus incluse. Elles donnent un avant-goût de la richesse qui reste encore à découvrir dans ces habitats difficilement accessibles.

Voici <em>Abyssarya acus</em>, une nouvelle espèce de ver marin découverte dans les abysses du Pacifique. L'animal mesure 4,77 millimètres. © Paulo Bonifácio
Voici Abyssarya acus, une nouvelle espèce de ver marin découverte dans les abysses du Pacifique. L'animal mesure 4,77 millimètres. © Paulo Bonifácio

La biodiversité des vers marins reste encore inconnue

« La bonne surprise, c'était la grande diversité de ces animaux-là », déclare Paulo Bonifácio. Au cours de la campagne d'échantillonnageséchantillonnages, « nous avons récolté 280 spécimens distribués en à peu près 80 potentielles espècesespèces, dont au moins 70 sont probablement nouvelles », affirme-t-il. Seules, dix-sept espèces étaient en suffisamment bon état pour être décrites dans un article, signé par Paulo Bonifácio et son collègue Lénaïck Ménot, également chercheur à l'Ifremer. Elles augmentent le nombre total d'espèces connues à 97 pour ce groupe de polynoïdés des profondeurs.

Parmi les espèces les plus mémorables, aux côtés de Abyssarya acus, citons Hodor hodor et Hodor anduril, nommées en l'honneur d'un autre personnage phare de Game of Thrones. Paulo Bonifácio décrit également quatre nouveaux genres : Abyssarya ; Hodor ; Yodanoe, dédié à Yoda de Star Wars et où noe fait référence aux polynoïdés ; et enfin Nu, nom en anglais de l'Océan primordial dans la mythologie égyptienne (Noun, en français). Des noms attribués « juste par plaisir », mais qui vont « forcément attirer l'attention », admet le chercheur.

<em>Hodor hodor</em> est l'une des trois nouvelles espèces de vers marins nommées en l'honneur des personnages de <em>Game of Thrones. © </em>Paulo Bonifácio
Hodor hodor est l'une des trois nouvelles espèces de vers marins nommées en l'honneur des personnages de Game of Thrones. © Paulo Bonifácio

Outre leurs appellations originales, qu'ont de particulier ces vers marins ? « On ne connaît pas leur physiologie profonde ou si elles ont des composants chimiques importants », nous explique Paulo Bonifácio. « Ce serait intéressant de voir les possibilités que ces animaux peuvent apporter dans la recherche. Elles nous ont permis de mieux comprendre l'évolution des polynoïdés. »

La découverte de ces nouvelles espèces a effectivement conduit les chercheurs à construire une nouvelle classification dans la famille des polynoïdés. Elle compte 900 espèces, réparties auparavant en 18 sous-familles, dont 11 vivant dans les grands fonds. Ayant constaté que ces 11 sous-familles ont un point commun, Paulo Bonifácio propose de les rassembler en une seule, appelée Macellicephalinae : « On imagine typiquement un polynoïdé comme un ver avec trois antennes, deux latérales et une médiane, mais dans les grands fonds, on s'aperçoit que ces animaux ont perdu leurs antennes latérales. »

Des polynoïdés vivants filmés en novembre dans les environs de la fosse de Porto Rico, à environ 5.000 m de profondeur, dans le cadre de la mission Océano Profundo 2018. © NOAA, Okeanos Explorer, EX1811 

Une faune menacée par l’exploitation des zones de nodules

Ces vers marins ont été découverts dans le cadre du projet européen JPI Oceans, visant à évaluer les impacts de l'exploitation minière sur la faunefaune abyssale. La fracture de Clarion-Clipperton, où vivent ces petits animaux, est en effet recouverte de champs de nodules polymétalliquespolymétalliques, de gros galets riches en mineraisminerais (manganèsemanganèse, nickelnickel, cobaltcobalt, cuivrecuivre...). « Les zones de nodules sont des environnements très peu connus », précise Paulo Bonifácio. Cette nouvelle étude confirme qu'une biodiversitébiodiversité riche s'y épanouit, alors qu'on a longtemps cru qu'elle y était rare ou inexistante. 

Les vers marins ont été prélevés sur cinq sites répartis sur la fracture de Clarion-Clipperton. L'un deux constitue déjà une zone protégée, où les espèces découvertes ne risquent donc rien. « C'est la première fois que cette zone a été échantillonnée », nous informe Paulo Bonifácio. Les quatre autres sites sont sous licence d'exploration, en vue des futures activités minières. La biodiversité qui vit là pourrait donc être menacée. « Certaines espèces ont une grande répartition, d'autres ne vivent que dans une seule zone. » Les premières ne seront a priori pas en danger, mais pour les espèces spécifiques à un endroit, « l'exploitation de nodules pourrait poser problème. »

Paulo Bonifacio pendant la mission d'échantillonnages sur le navire de recherche allemand Sonne, avec la drague, appelée Berta, ayant servi pour ramasser les polynoïdés. © Paulo Bonifácio
Paulo Bonifacio pendant la mission d'échantillonnages sur le navire de recherche allemand Sonne, avec la drague, appelée Berta, ayant servi pour ramasser les polynoïdés. © Paulo Bonifácio