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Histoire du feu

Dossier - Préhistoire expérimentale, le feu
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Le moment de la première utilisation du feu et sa maîtrise sont des questions importantes pour le préhistorien. Les éléments de réponses sont encore très pauvres, la plupart des préhistoriens pensent que le feu est utilisé depuis 250000 à 300000 ans.

  
DossiersPréhistoire expérimentale, le feu
 

La première utilisation du feu

En Europe, la grotte de l'Escale (dans la vallée de la Durance), fouillée par E. Bonifay, a fourni une faune archaïque, quelques éclats, et des lentilles cendreuses ; témoins possibles, vers 600 000 des plus anciens feux allumés d'Europe (l'hypothèse de l'incendie de forêt naturel n'est pas encore à exclure). À Nice, les silex brûlés de Terra Amata ont été datés de 380 000 ans. Les foyers comportent charbons et cercles de galets. Contradictoirement la grotte de Tautavel, vers 400 000 ans n'a fourni aucun témoignage de feu. Vers 350 000/400 000 ans celle de Lunel-Viel dans le département de l'Hérault a livré d'indiscutables foyers aménagés.

La plupart des sites en Europe prouvent une maîtrise parfaite du feu vers 250 000-300 000 ans. Les archéologues y observent en effet des foyers indubitables (charbons, niveaux cendreux, pierres rougies et ossements partiellement carbonisés).

Ces foyers parfaitement "structurés" (cercles de galets, feux allumés dans des cuvettes) indiquent une bonne connaissance des moyens d'amélioration de la combustion et du tirage.

L'invention du feu telle qu'on l'imaginait au XIXe siècle © Figuier, 1870

Nous n'avons actuellement aucun moyen de savoir si ces hominidés savaient fabriquer le feu car aucun vestige d'outil à fabriquer le feu n'a été trouvé. L'hypothèse du feu ramassé, conservé et transporté n'est pas à exclure comme l'imaginait déjà J.H. Rosny-Ainé dans son célèbre roman : La guerre du feu. La conservation du feu a, en effet, été pratiquée à toutes époques.

La conservation du feu

Au XIXe siècle dans les villages on préférait encore, quand le feu de la maisonnée s'éteignait, emprunter un tison au voisin plutôt que de le rallumer. Le roman d'Eugène Le Roy, Jacquou le croquant en témoigne pour le Périgord de la fin du siècle dernier et beaucoup plus loin de nous les indiens navigateurs de Patagonie transportaient dans leurs pirogues un foyer allumé en permanence sur un lit d'argile. Pour leur part, paraît-t-il, les bergers grecs transportaient le feu en le communiquant à la moelle d'une grande ombellifère, la férule... C'est le moyen utilisé par le héros Prométhée pour voler le feu aux Dieux comme l'indiquent les textes classiques d'Hésiode et d'Eschyle.

Encore plus en arrière dans le temps, au chalcolithique, l'homme miraculeusement conservé avec son équipement dans les Alpes Autrichiennes (daté entre 3350 et 3100 B.C) avait sur lui un récipient en écorce de bouleau contenant des feuilles d'érables et quelques charbons. L'hypothèse a été émise que cette boîte servait au transport de tisons évitant d'avoir à rallumer du feu.

Pour l'instant, aucune trace de feux intentionnels au-delà de 500 000 ans n'est certaine même si certains préhistoriens pensent que la connaissance du feu remonte au-delà de 1 MA. Les arguments archéologiques sont généralement jugés insuffisants pour soutenir cette thèse tout à fait envisageable. Des incendies de forêts spontanés sont peut être, plus simplement, à l'origine des argiles recuites et des pierres brûlées décrites dans certains sites africains. On ne peut donc affirmer, pour l'instant, que australopithecus ou  homo habilis connaissaient l'usage du feu.

Histoire des briquets

Les plus anciens briquets datent de l'âge du fer, ils sont assez fréquents à l'époque romaine et gallo-romaine. En Bulgarie on connaît d'impressionnantes séries qui proviennent de sites du IXe et Xe siècle et leur forme, celle du "coup de poing américain", ne varie guère jusqu'au XIXe siècle.

Briquet dit "à amadou" du début du XXe siècle, © B. Roussel.

Les briquets historiques constituent par eux même un objet de recherche qui concerne l'histoire des techniques, l'histoire de l'art et l'ethnographie. Ces objets intéressent de plus en plus certains historiens et archéologues. Certains briquets asiatiques népalais ou tibétains sont souvent de véritables objets d'art incrustés d'argent et richement ornés de perles de corail et de turquoises. Dans ce cas la lame d'acier du briquet est fixée à une pochette en cuir contenant pierre à fusil et amadou. En Europe ces objets utilitaires ont inspiré la créativité des artistes de toutes périodes.

Les briquets à silex, encore utilisés dans certaines régions isolées d'Afrique ou d'Asie, servaient encore très récemment en Europe. Il y a une cinquantaine d'années on les trouvait encore sur les marchés de Grèce et de Bulgarie et ils faisaient, à la même époque, partie de l'équipement des bergers isolés en montagne.

En France ces objets de la vie courante ont été rapidement oubliés en une ou deux générations depuis l'entre-deux guerres. Le dos d'une lame de couteau en acier non inoxydable frappé sur un éclat de silex peut constituer un briquet opportuniste : c'était une des manières des paysans pauvres du Périgord du XIXe siècle pour allumer le feu. Au Sahara ce sont souvent des haches polies récupérées sur les sites néolithiques qui, occasionnellement, servent de pierre à briquet. Au Zaïre ils sont encore fabriqués avec de vielles limes mises au rebut.

Des études en cours de métallurgie expérimentale montrent que les meilleurs aciers sont des aciers nitrurés, ce qui explique l'ajout par les forgerons de matières organiques aux aciers des briquets : corne ou urine.

Les briquets préhistoriques à marcassite

À l'époque préhistorique, avant le métal, on frappait le silex sur un morceau de pyrite ou de marcassite (sulfure naturel de fer de formule Fe S2 cristallisant respectivement dans le système cubique et dans le système orthorhombique). Marcassite ou pyrite sont nécessaires puisque, contrairement à un a priori très général, le choc de deux silex ne produit qu'une étincelle froide et donc inefficace. C'est en tout cas l'opinion unanime de tous les expérimentateurs.

Nodules de marcassite, © Photo Jacques Collina-Girard

La marcassite se présente en nodules fibroradiés jaunes métalliques avec des nuances verdâtres. Elle est un peu plus tendre que la pyrite dont l'éclat doré est plus franc, moins adaptée à l'obtention du feu. Les étincelles produites par le choc du silex contre la marcassite (ou de la marcassite contre la marcassite) persistent longtemps, certainement à cause de la présence de soufre (odeur). La marcassite est fréquente dans certaines régions, en particulier dans les terrains crayeux du nord de la France.

Des briquets archéologiques, comportant nodule de marcassite et grattoirs en silex ont été retrouvés ; prouvant, de façon certaine, la connaissance de cette technique par les hommes de la deuxième partie du paléolithique supérieur européen. Au " Trou de Chaleux ", en Belgique, un nodule de marcassite, fortement rainuré par un usage prolongé remonte à 13 000 ans : il serait l'un des plus anciens vestiges de ces briquets paléolithiques. L'homme chalcolithique miraculeusement conservé avec son équipement dans un glacier des Alpes Autrichiennes portait un morceau de pyrite et un champignon. L'amadou, conservé dans des sites archéologiques proches de marécages ou de lacs, est attesté dès le mésolithique (Site de Starr Car en Angleterre) et plus fréquemment au néolithique en contexte lacustre. Cette technique était encore pratiquée par les indiens de Patagonie, par percussion d'un éclat de quartzite contre un nodule de marcassite.

Amadouvier © Copyright C.L. Masson

Plusieurs chercheurs se sont attachés à la mise en évidence de stigmates d'utilisations sur les briquets expérimentaux et archéologiques. Pour les périodes historiques, les archéologues n'ont pour l'instant guère attaché d'attention aux éclats de silex associés aux sépultures : il s'agit certainement d'éléments de briquet dont l'étude systématique serait à entreprendre.

Principe du briquet

Les briquets historiques et actuels sont maintenant bien connus tant sur le plan de leur utilisation que sur celui de leur fabrication. Dans les briquets préhistoriques comme dans les briquets historiques le principe demeure identique : une particule d'acier ou de marcassite arrachée par le choc du silex brûle et tombe sur un produit inflammable. L'expérimentation montre que les briquets préhistoriques à marcassite produisent des étincelles plus efficaces que ceux à acier. Le soufre contenu dans le minerai (sulfure de fer) améliore, de façon évidente, les propriétés incendiaires de l'étincelle. Tous les expérimentateurs ont noté que la marcassite (orthorhombique) moins dure que la pyrite (cubique) est bien préférable. Certains doutent même que la pyrite (au sens strict) soit utilisable : de nouvelles expérimentations systématiques seront nécessaires pour préciser ce point particulier. Il faut aussi noter que les archéologues confondent souvent les deux formes, d'ailleurs minéralogiquement très voisines, pyrite et marcassite.

La fascination du feu

La production du feu exerce sur tous une fascination irrationnelle et générale qui a sans doute fonctionné dès les premiers âges de l'Humanité. Sans doute y-a-t'il là une voie de recherche psychologique et psychanalytique pour comprendre de l'intérieur la maîtrise du feu et de sa production comme l'on déjà esquissé Freud puis Bachelard.

La fascination qu'exerce le feu. CR

Technique et symbolique du feu

En Europe on connaissait l'allumage du feu par friction jusqu'au XIXe pour des fêtes ou des cérémonies curatives païennes. Partout l'allumage du feu par friction a été ritualisé et sexualisé. De nombreux mythes d'origine du feu, en Asie du Sud-Est et dans le Pacifique occidental, font apparaître une certaine compétition, voire une rivalité ou une coopération entre les hommes et les femmes qui guettaient cette nouveauté. L'exemple des paysans arakanais du Pakistan oriental, cité par Bernot, est particulièrement illustratif de cette sexualisation puisque hommes et femmes utilisent spécifiquement des procédés différents : lanière et bambou pour les hommes et friction de deux bambous pour les femmes. L'homme incapable de faire du feu par friction est raillé et considéré (ce n'est qu'une plaisanterie) comme incapable de se marier, mais les mêmes moqueries ne s'appliquent pas aux femmes incapables de produire du feu.

Fantasme et distorsion des observations scientifiques

L'interprétation des techniques d'allumages du feu semble pendant longtemps être prise dans une logique totalement étrangère à la technique puisque deux éléments de qualités différentes et opposés étaient présentés comme nécessaires. Le thème du bois dur et du bois tendre court depuis fort longtemps comme une rumeur sur la production du feu par friction. Pourtant l'expérimentation démontre que cette rumeur est techniquement infondée. Si elle persiste en dépit de la réalité c'est qu'elle s'appuie sur l'évidence d'une autre logique, celle du fantasme, ou le feu assimilé à l'amour est lié à l'acte sexuel. Cette représentation de la technique aboutit tout naturellement à parler de bois mâles et de bois femelles avec tous les avatars symboliques de cette sexualisation dont l'opposition du dur et du tendre.

Cette interprétation se retrouve dès l'antiquité dans les textes de Théophraste qui préconise un bois dur et un bois tendre en se contredisant quelques lignes plus loin à ce sujet en disant que finalement cela n'a pas d'importance et que l'on peut prendre deux essences de même nature. Cette assertion qui se retrouve ensuite chez Pline l'Ancien persiste jusqu'à nos jours dans les écrits des préhistoriens et des ethnographes et est propagée par les récits de voyages et les romanciers. Il semble que cette assertion soit meilleure à penser que celle des contraintes techniques ; et lors de démonstration d'allumage du feu cette interprétation surgit spontanément du public captivé.

Cette bipolarisation de la pensée suivant l'opposition mâle/femelle semble par ailleurs fondamentale, peut-être est-elle structurellement liée au développement de "l'appareil psychique'" suivant une construction permanente ou l'illusion d'un plein subjectif permet au sujet de fuir un creux subjectif assimilé à sa propre mort. Sur le plan de la biologie, la vie pourrait être considérée comme une fuite devant la mort. Le problème c'est que ce mécanisme semble fonctionner aussi sur le plan psychique ou la vie mentale semble se construire comme un édifice destiné à conjurer pour la conscience de soi son propre vide ?

L'exemple des techniques du feu montre donc que l'étude des techniques et le problème de leur apparition dépasse de beaucoup leur aspect pratique et utilitaire puisqu'elles font système avec tous les autres aspects de la vie psychologique et sociale : il s'agit d'une réalité (bien connue des ethnologues) mais souvent sous-estimée par les préhistoriens qui ne peuvent baser leur interprétation que sur la logique la plus évidente des objets matériels.

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