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Le foret à archet

Dossier - Préhistoire expérimentale, le feu
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Le moment de la première utilisation du feu et sa maîtrise sont des questions importantes pour le préhistorien. Les éléments de réponses sont encore très pauvres, la plupart des préhistoriens pensent que le feu est utilisé depuis 250000 à 300000 ans.

  
DossiersPréhistoire expérimentale, le feu
 

Nous décrirons en premier lieu l'appareil et ses constituants puis les étapes de son fonctionnement. Le foret et la planchette sont les deux éléments principaux du dispositif. La corde de l'archet assure l'entraînement.

- Description de l'appareil

Le foret

Il s'agit d'un bâton de section arrondie dont les deux extrémités sont appointées. Ses dimensions sont très variables mais ceux que nous utilisons ont une longueur comprise entre 20 et 40 centimètres avec un diamètre compris entre 1 et 2 centimètres. Un foret de petit diamètre tournera plus vite mais développera moins de puissance qu'un foret de fort diamètre. Il s'agira donc de trouver un compromis avantageux (entre 1 et 2 centimètres suivant le bois).

La longueur du foret joue aussi un rôle. Cela influe sur le temps d'utilisation car un foret long sert plus longtemps ce qui est avantageux pour des bois mous qui s'usent très vite. Cette longueur ne peut pas croître indéfiniment car si le foret est trop long et trop fin, sa rigidité diminue et il vibre de façon gênante. La pratique nous a montré, de façon empirique, que la longueur optimale avoisine 25 centimètres. En dessous de 10 centimètres l'opération est possible mais pénible car il devient très difficile de maintenir le foret en place et de l'empêcher d'être éjecté de la planchette.. L'extrémité supérieure du foret doit être taillée en pointe pour limiter au maximum les forces de frottement. Il faut la retailler de temps en temps, mais pas trop pour qu'elle ne s'écrase pas au contact de la paumelle.

Appointer l'extrémité inférieure est aussi important mais pour des raisons exactement inverses car, en début d'installation, la pointe du foret ne doit pas glisser. Par la suite, quand le foret est correctement ajusté dans le trou d'amorçage qui vient de se creuser, les risques de dérapages se réduisent.

La planchette

On peut prélever cette pièce de bois dans une branche de 2 centimètres de diamètre, fendue dans le sens de la longueur, ou utiliser une planchette de 1 à 1,5 centimètres d'épaisseur. L'opération suivante consiste à découper une encoche triangulaire sur le bord de la planchette (1 centimètre à 1 centimètre et demi de profondeur sur autant de largeur). C'est là que viendra se déverser la sciure qui sera ainsi efficacement aérée. Il faut ensuite creuser un tout petit trou à la pointe de l'encoche là où viendra s'appuyer le fuseau qui ne doit ni glisser, ni déraper, ce qui peut arriver en début de rotation. L'ajustement forcé du fuseau sur la planchette réduit ensuite de plus en plus ce risque.

Remarque 1 : l'épaisseur de la planchette est importante ; l'expérience montre que quand elle est trop mince, le foret traverse le bois sans que suffisamment de sciure se soit amassée. Inversement, si la planchette est trop épaisse, il faudra tourner trop longtemps et attendre que le sommet du tas de sciure rejoigne le point de rotation du foret, là où la chaleur est suffisamment forte pour être efficace.

Remarque 2 : l'angle d'ouverture de l'encoche joue un rôle. Si l'angle de l'encoche est trop fermé il y a risque d'éparpillement quand on veut la dégager car la sciure a tendance à rester coincée.

La paumelle

Cette pièce sert à appuyer sur l'extrémité supérieure du fuseau maintenu perpendiculaire à la planchette. Nous utilisons un tronçon de métapode de bœuf mais beaucoup d'autres objets pourraient convenir : valve de lamellibranche, pierre plate, bloc de bois dur ou, à l'imitation des eskimos, vertèbre de gros poisson ou astragale de cervidés dont la forme est bien adaptée. L'os convient bien : c'est une matière dure et élastique qui se lisse à la friction en facilitant la rotation du foret. Une cupule caractéristique, avec de très fortes traces de carbonisation se forme rapidement au point d'appui. 

L'archet

Utilisation du foret à arc, position de départ © Photo Jacques Collina-Girard

L'archet doit être assez rigide tout en conservant suffisamment d'élasticité pour permettre de compenser, au doigt, les variations de tension de la corde. Celui que nous utilisons, en bois, a une corde de 65 centimètres. Cette longueur assez grande a l'avantage de limiter le nombre d'allers et retours responsables des temps morts dans la rotation du foret (en diminuant la longueur il faudrait accélérer le rythme).

La corde

N'importe quelle cordelette résistante convient. Si l'on veut faire "authentique" on préférera un lacet de cuir ou du tendon animal.

- L'utilisation de l'appareil

Anticipons sur le choix des bois convenables en indiquant quelques couples assurant un résultat certain et rapide : peuplier-lierre, tilleul-tilleul, laurier-laurier ou laurier-lierre.

Premiers essais avec le foret à arc © Jacques Collina-Girard

Débordé par la demande, nous avons pris l'habitude pour nos démonstrations grand public d'utiliser le pin (baguette de bois tourné du commerce avec des irrégularités dans l'efficacité car il faut éviter les bâtons trop résineux) frotté contre le lierre. Le résultat est bon mais bien meilleur avec le peuplier (non résineux). Normalement c'est très rapide (une fois acquise la coordination motrice du maniement de l'archet) et l'opération aboutit à une braise dans les 20 secondes. Nous décrirons ici les différents stades de la " chaîne opératoire ":

  • découpe de l'entaille : sur le bord de la planchette, en prenant bien soin d'amorcer le foyer en creusant une petite cupule à la pointe du triangle de l'encoche ;
  • prise de l'archet : de la main droite, en enroulant la courroie autour du fuseau. L'enroulement se fait courroie distendue, en maintenant le foret légèrement oblique par rapport à la corde de l'arc. On redresse ensuite le fuseau perpendiculairement au plan de l'archet et de sa corde avec pour mettre celle ci en tension.

Remarque 1 : il vaut mieux incliner à 45° sur le foret, le plan archet-corde. Si l'on maintient cet angle à 9O°, la corde s'use et casse trop rapidement.

Remarque 2 : l'expérience nous a montré qu'il est commode d'appuyer la partie proximale de l'archet dans le creux de la main, 2 ou 3 doigts de la main droite placés entre la corde et le bois de l'arc permettent alors de moduler, en cours d'opération, la tension de la corde qui, parfois, a tendance à se détendre (nous utilisons 2 demi-clés pour attacher la corde : "nœud de cabestan").

  • blocage du foret : la pointe du foret est placée dans le trou d'amorçage et sa partie supérieure engagée dans la cupule de la paumelle tenue en appui par la main gauche. Le genou droit au sol, le pied gauche maintient bloquée la planchette sur un papier, une écorce, une feuille ou un quelconque support destiné à collecter plus facilement la sciure déversée à la sortie de l'encoche. On pourra ainsi facilement transporter la braise sur une poignée de produit facilement inflammable (paille, herbes sèches ou lichens) ;
  • mise en mouvement du foret : le mouvement de translation à adopter, légèrement plongeant et très régulier, doit être ample pour utiliser toute la longueur de l'archet. Au début, mieux vaut opérer calmement et lentement pour assurer l'enfichage de la pointe du foret dans la planchette. Très rapidement, de la fumée apparaît, le processus étant bien engagé lorsqu'un peu de sciure carbonisée tombe dans le dièdre de l'encoche. Pour initier le creusement, les aborigènes australiens ajoutaient du sable (mouiller l'extrémité avant de la poser dans le sable) et les tasmaniens utilisaient de la poudre de charbon de bois. Ces astuces techniques sont surtout utiles pour des forets tournés entre les paume des mains où la pression exercée est faible ;
  • rotation du foret : quand la fumée s'épaissit on peut augmenter le rythme quoique sans précipitation. La fumée fugace du début s'étend alors en cachant la pointe du foret. La sciure carbonisée amassée dans l'encoche déborde. Une dernière rotation plus accélérée suffit alors à assurer le résultat final ;
  • production de sciure : il faut attendre que le petit tas de sciure se mette à fumer par lui même pour interrompre la rotation : ce léger filet de fumée montre en effet que le but cherché est atteint ;
  • formation et entretien de la braise : à ce stade, on peut interrompre la friction, soulever le fuseau de la planchette, puis en retirer, sans heurts intempestifs, le pied gauche. Un petit coup sec et précis sur la planchette (avec le foret dégagé de l'archet servant de petit gourdin) est quelquefois nécessaire pour débloquer sans l'éparpiller le tas de sciure parfois coincé au fond de l'encoche. De cette petite masse de poudre carbonisée s'échappe, si tout s'est bien passé, une légère fumée persistante. En éventant très doucement avec les doigts ce filet de fumée, il va s'épaissir et une petite escarbille jusqu'ici invisible va apparaître et se transformer en une braise persistante et utilisable (de dimension équivalente à celle de l'extrémité d'une cigarette). Pour allumer un feu avec cette braise on la posera sur une poignée de paille, d'herbes sèches ou de lichens, creusée en nid et on soufflera doucement.