Planète

Extinction du Crétacé : l'astéroïde serait-il innocent ?

ActualitéClassé sous :paléontologie , Gerta Keller , Extinction du Crétacé

L'hypothèse de la météorite tueuse de dinosaures est de nouveau mise en cause. L'infatigable Gerta Keller, qui a déjà contesté cette explication, récidive et se trouve aujourd'hui confortée par le paléontologue Thierry Adatte.

Cratère du Chicxulub. Crédit : Nasa

Depuis 1990, les scientifiques ont attribué l'extinction des dinosaures, voici 65 millions d'années, ainsi que de nombreuses autres espèces du Crétacé, à la chute d'une météorite de 10 kilomètres de diamètre au Mexique, formant le cratère de à Chicxulub. Cette hypothèse semblait confirmer une constatation faite dans les années 1980, lorsqu'il avait été remarqué qu'une fine strate noire de quelques centimètres d'épaisseur s'intercalait entre certaines couches géologiques, précisément entre les strates du Crétacé et du Tertiaire. Cette limite C/T, ou K/T (Crétacé-Tertiaire) présentait un taux anormalement élevé d'iridium, rare sur Terre mais abondant dans certaines météorites, et correspondait semblait-il, à l'époque précise de l'extinction du crétacé.

Chute d'une météorite géante. Vue d'artiste (Nasa)

Cette époque vit aussi se développer la notion d'hiver nucléaire, théorie selon laquelle la poussière dégagée par les explosions lors un conflit nucléaire généralisé assombrirait le ciel, conduisant à un refroidissement de la température mondiale et à la disparition de nombreuses formes de vie. Naquit alors la théorie de l'hiver d'impact, proposant les mêmes effets pour la chute d'un corps céleste sur notre planète.

Lorsque le doute s’installe…

Le doute a d’abord été publiquement exprimé par Gerta Keller. Alors qu'elle était étudiante de troisième cycle en Sciences de la Terre à l'université de Stanford, elle s'est prise de passion pour les épisodes périodiques d'extinction et de changements climatiques brutaux qui ont ponctué l'existence de notre planète depuis plus de quatre milliards d'années.

Mais elle ne s'intéressait pas directement aux dinosaures, qui ne constituent que l'un des ensembles d'espèces disparues durant cette période. Ce sont au contraire de minuscules organismes monocellulaires qui l'ont amenée à cette découverte, entre autres les foraminifères, des protozoaires entourés d'un test de calcite, répandus dans tous les océans depuis la nuit des temps. Ils évoluent rapidement et certains éléments qui en composent la partie solide ne se retrouvent que durant une ou deux centaines de millénaires avant d'être substitués par d'autres, ce qui permet une datation très précise des couches géologiques qui les renferment.

Marnes rouges puis bleutées du Maastrichtien (série SD9), puis limite K/T. Ensuite série SDT1 de calcaires rosés bien stratifiés du Danien (France). Crédit : BIPS (Licence Creative Commons)

Jason Morgan, géophysicien à Princeton, exprime toute l'importance de cette méthode : « Ce n'est pas la même chose que lorsqu'on découvre un simple os de dinosaure. Ici, vous avez des millions de fossiles dans un échantillon unique, sur lesquels vous pouvez faire de véritables statistiques ».

Keller a d'abord utilisé ses fossiles de foraminifères pour étudier les changements climatiques au courts des quelques dernières centaines de milliers d'années. Puis elle s'est focalisée sur les derniers 100.000 ans, sans négliger d'autres périodes plus lointaines, jusqu'à 100 millions d'années. Selon la chercheuse, les strates situées en deçà et au-delà de la limite K/T équivaut à distinguer le jour de la nuit, tant le nombre de formes de vie ayant disparu est important.

L’observation contredit la théorie

Mais les choses ne sont pas aussi nettes qu'elles le devraient... Etudiant sur place la distribution des foraminifères dans les dépôts de sédiments entourant la limite K/T, aussi bien au Mexique que dans d'autres parties du monde, Gerta Keller a découvert autant de ces organismes dans les premières couches situées juste au-dessus de la limite qu'au-dessous. La présence de ces fossiles indique que la météorite se serait écrasée 300.000 ans avant l'extinction de masse.

Passage des marnes gris-bleuté de la série maastrichtien à la limite KT et aux marnes rosées du début du Danien (France). Crédit : BIPS (Licence Creative Commons)

Poursuivant ses recherches dans d'autres sites, Keller a aussi démontré que la perturbation écologique provoquée par l'évènement de Chicxulub n'avait pas été aussi catastrophique qu'on avait pensé. De nombreux sédiments marins normaux recouvrent aussi la couche K/T, suggérant l'absence de tsunami ou de perturbations importantes.

Le dernier démenti à la théorie a été fourni par une équipe internationale de scientifiques, qui ont réalisé un forage profond de 1.511 mètres dans le cratère du Chicxulub afin de déterminer avec précision ses âge et dimensions. Bien que plusieurs interprétations des carottages effectués soient encore en confrontation, Keller affirme que les résultats contredisent presque tout ce que l'on pensait savoir au sujet du cratère, et que la période du Crétacé a persisté 300.000 ans après l'impact. De plus, le cratère semble nettement plus petit que ce qui avait été estimé : 120 kilomètres, au lieu des 180 à 300 kilomètres annoncés. Les résultats viennent d'être publiés dans le Journal of the Geological Society.

Keller et son équipe étudient à présent les effets des éruptions volcaniques de grande ampleur qui se sont amorcées un demi million d'années avant K/T et entraîné une période de réchauffement global. L'étude de divers sites dans l'océan Indien, à Madagascar, en Israël et en Egypte, démontrerait que le volcanisme a engendré un stress biologique presque aussi grave que celui provoqué par l'évènement du K/T. Selon l'équipe, les effets combinés de la chute d'un astéroïde et d'une période de volcanisme intense sur la faune et la flore pourraient être à l'origine de l'extinction du Crétacé, comme, peut-être, de celle du Permien-Trias, il y a 250 millions d'années.

En attendant, Keller planifie d'autres études comprenant des prélèvements de sédiments au Brésil, dans l'océan Indien et au Moyen-Orient, espérant que ces échantillons pourront clarifier l'histoire des derniers jours des dinosaures sur Terre.