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L'autre au sortir de la vie

Dossier - Aux frontières de l'altérité
DossierClassé sous :philosophie , vieillesse , handicap

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L'homme seul n'existe pas, il ne serait alors pas pleinement humain, ni doué d'une sensibilité mentale de ses contacts avec autrui, ce n'est qu'intégré à une société humaine qu'il peut profiter des potentialités que lui confèrent ses gènes.

  
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Plus encore que le mythe de l'immortalité, c'est celui de l'éternelle jeunesse qui fait rêver. A défaut d'éternité, la plupart des humains se satisferaient de vivre jeune tout au long de leur existence, même si celle-ci doit être de durée limitée. A l'inverse, un vieillissement continu que rien n'interromprait jamais serait une malédiction. La mort apparaîtrait alors des plus désirables. De tout temps les poètes ont chanté la beauté et les plaisirs de la jeunesse, les misères de la vieillesse. Encore celles-ci étaient-elles jadis en partie atténuées par l'intégration des anciens au tissu familial, la réputation de sagesse dont ils jouissaient, le respect qu'on leur portait. Ce sont ces « lots de consolation » que semblent avoir perdus nos vieux d'aujourd'hui. Le monde appartient, je l'ai déjà rappelé, aux personnes jeunes, belles, actives et productives. Les sujets âgés, déjà dépourvus d'avenir, sont aussi de plus en plus dépossédés d'une raison d'être au présent.

Si la mort est un échec, la vieillesse est vécue comme un désastre, qu'il faut masquer, lui aussi. D'abord, tout mettre en œuvre pour en cacher les stigmates sur le corps : l'hygiène de vie, les onguents, les teintures, les soins, les implants, les prothèses, la chirurgie sont successivement mis en œuvre pour y pourvoir. Puis, lorsque la peau parcheminée, les cheveux rares, les chairs flasques, la démarche hésitante, la vue basse, l'audition dégradée, les mains tremblantes et la voix chevrotante ne peuvent plus être dissimulés, c'est le vieillard que l'on retranche de la cité, que l'on enferme dans sa chambre, à l'hospice ou à la maison de retraite : il s'agit d'épargner ce spectacle déprimant aux citoyens actifs, et donc pleinement vivants.

Il se dit même de plus en plus que la vieillesse est une déchéance qu'il serait légitime d'éviter en reconnaissant à chacun le droit de mourir « dans la dignité », c'est-à-dire avant que d'être vieux. Notre société aspire à la fois à l'immortalité des êtres jeunes et à l'euthanasie des grands vieillards, deux manières d'exorciser les défaillances de la médecine triomphante, la sénescence et la mort.

Des moyens considérables ont de ce fait été mobilisés pour « des ans réparer l'irréparable outrage ». Grâce à l'hygiène, aux cosmétiques et à la médecine, de grands succès ont déjà été remportés contre le vieillissement ; les sexagénaires, jadis ancêtres cacochymes, sont souvent de nos jours des citoyens actifs et fringants. Grâce à l'ingéniosité des biologistes de la reproduction, les femmes peuvent mettre des enfants au monde à cet âge. Il n'empêche, vieillir, plus lentement que jadis, et mourir, en moyenne, de plus en plus vieux, restent des invariants de la condition humaine. L'augmentation de la longévité et la réduction concomitante de la natalité aboutissent même à l'accroissement de la proportion des personnes âgées : la collectivité, hantée par l'image de la jeunesse, vieillit, cela contribuant à ceci. Le déni de cette réalité la conduit à privilégier un modèle de plus en plus inadapté à ce qu'elle sera. L'assise des bénéficiaires risque donc d'en être de plus en plus réduite, malgré les promesses alléguées de la génétique et des cellules souchesLa médecine et la biologie ne seront pas à elles seules suffisantes pour surmonter ce problème : il y faudra aussi de la lucidité, celle d'accepter l'humanité telle qu'elle devient, riche de la coexistence entre souvent quatre générations solidaires.

Si chacune d'entre elles, en particulier celle des aînés, perçoit dans le regard des autres la justification de son existence, de la considération pour le rôle qu'elle joue dans la cohérence du tissu humain, alors l'essentiel sera préservé. Chaque âge se verra reconnu son anneau électif d'épanouissement, chacun enlacé comme dans le symbole olympique, plus près du début ou plus près de la fin.

Au total, tout témoigne de ce que l'individu n'existe que par l'autre, en fonction de l'autre dont le pouvoir tient à son unicité, à sa différence avec tous les êtres qu'il contribue à édifier autant qu'il est façonné par eux. La différence est féconde et, pour qui en prend conscience, l'altérité radicale est richesse. A ce titre, l'indifférence ou le rejet sont amputations.