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L'Homme et la nature : médaille d’or du CNRS pour Philippe Descola

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Il a étudié les Jivaros Achuar en vivant avec eux en Amazonie et est devenu un spécialiste des rapports qu'entretiennent les sociétés avec la nature. Philippe Descola, qui a travaillé avec Claude Lévi-Strauss, vient de se voir décerner la médaille d'or 2012 du CNRS. Un hommage rendu à un profond travail qui a beaucoup marqué l'anthropologie.

L'anthropologue Philippe Descola (ici en 2012) vient de recevoir la médaille d’or 2012 du CNRS. © CNRS Photothèque/Céline Anaya Gautier

Première récompense française pour les scientifiques, la médaille d'or 2012 du CNRS vient d'être attribuée à l'anthropologue Philippe Descola. Le grand public connaît peu son nom mais il est en revanche célèbre dans sa discipline, notamment pour ses travaux originaux sur les relations entre les cultures humaines et la nature, qui cherchent à dégager quelques grands modèles, bien différents les uns des autres.

Il s'agit donc plus précisément d'ethnologie - on dit aussi anthropologie sociale - puisque l'objet de l'étude est la société humaine plutôt que les individus eux-mêmes.

Philippe Descola dans la forêt amazonienne, en Équateur, en 1976. Il y observe attentivement les relations entretenues entre les Indiens Achuar et le monde qui les entoure, démontrant que, chez eux, elles ne diffèrent pas de celles que l'on entretient avec les humains. Pour ces peuples, le terme même de nature n'a pas de sens, si ce n'est celui de « monde ». © Philippe Descola

Et si la nature était une invention ?

Au contact des Indiens Jivaros Achuar, en Équateur, il réalise que la manière dont ils conçoivent la nature - et donc le monde - est radicalement différente de la nôtre. C'est avec des yeux neufs de thésard qu'il observe de près cette relation durant deux années, d'août 1976 à août 1978. Il travaille alors au Laboratoire d'anthropologie sociale (Collège de France/CNRS/EHESS) fondé en 1960 par Claude Lévi-Strauss.

Pour ces Indiens d'Amazonie, il n'existe pas de frontière entre le monde humain et la nature. Philippe Descola le découvre en observant minutieusement comment les Achuar considèrent les animaux, les plantes ou la pluie et comment ils s'adressent à eux. On trouvera d'intéressants détails sur son travail dans le communiqué de presse du CNRS consacré au récipiendaire de cette médaille d’or.

Philippe Descola (à gauche) salue Claude Lévi-Strauss, en compagnie de Françoise Héritier. © Collège de France

Les Occidentaux sont naturalistes depuis quelques siècles seulement

Ce point de départ lui donnera une ligne directrice pour ses travaux suivants, sur d'autres populations, et sa carrière le conduira, en 2001, à prendre la direction du Laboratoire d'anthropologie sociale. Professeur au Collège de France, il a publié plusieurs ouvrages, où il développe cette idée que la distinction forte entre culture et nature n'est pas universelle et qu'elle nous semble l'être simplement parce que c'est celle de la civilisation occidentale depuis la Renaissance. Selon lui, il existe quatre modes de relations entre les cultures humaines et le monde qui les entoure : le naturalisme, l'animisme, le totémisme et l'analogisme. On peut les résumer sommairement.

  • Naturalisme : culture humaine et nature diffèrent fondamentalement. Il y a quelque chose en nous qui n'existe pas chez les plantes et les animaux, et réciproquement. C'est le point de vue de la civilisation occidentale.
  • Animisme : tous les êtres de la nature, humains compris, sont semblables « à l'intérieur » et ne diffèrent que par le corps. C'est ainsi que raisonnent les Indiens d'Amérique.
  • Totémisme : il existe des groupes d'êtres distincts, différant par leurs qualités physiques ou morales, mais ces groupes peuvent indistinctement contenir des Hommes et des animaux. Les Aborigènes d'Australie sont dans ce cas, nous dit Philippe Descola.
  • Analogisme : tous les êtres sont différents et il faut donc établir avec eux des relations que l'on ne peut déterminer que par le raisonnement. « La Chine, l'Europe jusqu'à la Renaissance ou les anciennes civilisations du Mexique et des Andes en sont de bonnes illustrations » résume le communiqué de presse du CNRS.

Cette thèse est développée dans un ouvrage, Par-delà nature et culture (Gallimard, 2005), et dans un livre plus vulgarisé, L'Écologie des autres (Quae, 2011). Philippe Descola vient aussi de publier un essai sur son illustre directeur de thèse : Claude Lévi-Strauss, un parcours dans le siècle (Odile Jacob, 2012).

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