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Venise : la peste au temps des doges

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Grâce à la découverte de foisonnantes sépultures, une équipe d'archéologues et d'anthropologues retrace l'histoire de trois cents ans de présence de la peste à Venise.

Vue générale du Lazzaretto Vecchio de Venise. Les bâtiments en travaux seront réhabilités en musée archéologique. © L. Fozzati/Soprintendenza Archeologica del Veneto

C'était une mission pour l'Unité d'anthropologie : adaptabilité biologique et culturelle de Marseille (1). À Venise, lors de travaux de réhabilitation des bâtiments du Lazaretto Vecchio, petite île située dans la lagune à quelques encablures du Lido, les ouvriers sont tombés sur des fosses et de nombreux squelettes. Alertée en juillet 2004, une équipe de l'unité, dont faisaient partie Michel Signoli, chercheur CNRS, et Catherine Rigeade, doctorante, tous deux spécialisés dans l'étude des « sépultures de catastrophe » - entendez charniers - est alors intervenue sur le site de longs mois durant et ceci, dans le cadre d'une collaboration franco-italienne aux côtés de Luisa Gambaro (2) et de Luigi Fozzati (3).

Résultat des fouilles : 84 sépultures ont été mises au jour et plus de deux mille squelettes exhumés, pour un témoignage concret et unique de près de trois cents ans de présence de la peste à Venise et en Europe. Car c'est bien de la peste qu'il s'agit. Michel Signoli n'avait aucun doute, lorsqu'il est parti fouiller sur l'île : des écrits historiques attestent en effet que les bâtiments ont servi autrefois à l'isolement des malades et ce, entre 1348, date de l'arrivée de la peste noire en Vénétie et 1630, date de la dernière épidémie de ce type sur Venise. « Depuis le XIIIe siècle, l'île, autrefois appelée Santa Maria di Nazareth, abritait des établissements religieux, un ermitage (présence attestée en 1249), puis un couvent de bénédictins au début du XIVe siècle, raconte Michel Signoli. En 1346, les Génois, qui faisaient le siège de Caffa en Dalmatie, ont été "bombardés" de cadavres de pestiférés. En rentrant en Italie, ils ont ramené la peste. C'est ainsi qu'a débuté la seconde pandémie en Europe. » À l'époque, les autorités de Venise ont rapidement compris qu'il fallait isoler les malades pour limiter la propagation de la contagion. Pourtant, d'après les archives, il fallut attendre 1429, et cela pour d'obscurs problèmes de financement, pour qu'un lieu spécifique d'isolement des malades soit ouvert. L'île Santa Maria di Nazareth devint alors l'un des premiers endroits de ce type en Europe, et aurait ainsi donné son nom au lazaret, lieu spécifique où l'on peut traiter rapidement les malades et les morts. Aujourd'hui, le témoignage de trois cents ans de peste à Venise est aussi visuel : il s'offre aux yeux de nos anthropologues et archéologues. Ils viennent d'ailleurs de terminer, de façon délibérée, le travail de fouille et d'exhumation des corps entrepris depuis juillet 2004. Il n'était en effet pas question pour l'équipe de pratiquer une fouille systématique du site, mais bien d'intervenir uniquement là où les travaux de réhabilitation du site révélaient des sépultures. Et ce ne fut pas une chose facile ; les anthropologues sont d'abord intervenus dans des conditions très mauvaises, dans l'humidité et la boue, et parfois les marées les obligeaient à fouiller dans l'eau. Mais surtout, poursuit l'anthropologue, « nous nous sommes retrouvés face à des sépultures situées sur des sites vivants. D'habitude les charniers se trouvent dans des endroits isolés qui ne gênent personne. Ils sont recouverts de terre et nous les mettons au jour comme tels. Là, nous les avons retrouvés sous des murs ou bien perturbés par les aménagements successifs du site et, plus encore, par les nouvelles fosses creusées par la suite ».

Une des multiples sépultures découvertes et fouillées sur l'île, témoin de la présence de la peste à Venise. © C. Rigeade/CNRS-Univ. Méditerranée

Malgré ces difficultés, l'équipe franco-italienne nous livre déjà les premiers résultats des fouilles. Elle confirme notamment que la petite île vénitienne a fait office de lazaret durant plusieurs siècles, ce qui représente certainement plusieurs milliers de cadavres. « En fait, dès que l'on creuse, on trouve des morts partout, précise le chercheur. Du coup l'affaire est très compliquée. Nous nous sommes retrouvés face à une stratigraphie de fosses et de cadavres, des séries de sépultures empilées les unes sur les autres. » Mais en exhumant ces strates de corps enchevêtrés, les chercheurs vont pouvoir retracer la chronologie des différentes épidémies de peste qui ont touché Venise entre le XIVe siècle et 1630. Tout d'abord, le site confirme bien les écrits historiques : au-delà de cette date, les archéologues n'ont retrouvé que des sépultures individuelles, quelques personnes mises en quarantaine et qui sont certainement mortes de la peste ou plus récemment du choléra, mais nulle trace en tout cas de sépultures de catastrophe dues à des épidémies majeures.

Parallèlement, la délicate étude des centaines de squelettes prélevés et des objets qui y sont associés va pouvoir commencer. Nettoyés, les ossements seront auscultés par des paléo-démographes qui détermineront leur sexe, leur âge, et leur état sanitaire. « L'intérêt des sépultures de catastrophe est en effet d'avoir à disposition un large panel d'une population donnée, et non pas seulement des personnes âgées et des jeunes enfants que l'on trouve généralement dans les cimetières », précise Michel Signoli. La présence de squelettes d'hommes et de femmes nous offre une chance pas si fréquente de pouvoir étudier une population saisie sans distinction par la maladie en un très court laps de temps. De leur côté, des biologistes moléculaires (4) vont tenter de mettre en évidence les différents types de souches du bacille de la peste qui ont sévi lors des épidémies vénitiennes.

Enfin, des archéologues et des historiens également présents sur le site vont s'attacher à objectiver les différentes pratiques funéraires au regard des périodes et de l'importance de ces crises épidémiques. Ils vont plus particulièrement passer au peigne fin les objets retrouvés aux côtés des cadavres : tessons de poterie, boucles de ceintures ou de chaussures ou encore quelques pièces de monnaie - très importantes pour les datations. En revanche, de vêtements, point. Michel Signoli en déduit que pour la plupart, les morts étaient enterrés nus ou que les tissus se sont désagrégés au cours du temps. Et de poursuivre : « Si les malades ont eu le temps de transiter par la structure hospitalière, ils ont été certainement déshabillés. Mais lors des périodes de grande crise épidémique, les corbeaux5 devaient traiter plusieurs centaines de morts par jour. Ils devaient donc les inhumer en urgence avec leurs vêtements. Et comme ils se payaient avec les objets qu'ils retrouvaient sur les cadavres, c'est certainement pour cette raison que nous n'avons pas retrouvé de bijoux, d'objets de valeurs et si peu de pièces de monnaie. »Comme quoi, l'anthropologie est aussi une question de déduction, qui permet de retracer ici et en détail trois siècles de l'histoire épidémique de l'un des plus grands ports de la Méditerranée.

Fabrice Impériali

1. Laboratoire CNRS / Université de la Méditerranée.
2. Unità di Antropologia, Università degli Studi di Padova.
3. Suprintendenza per i Beni Archeologici del Veneto - Nausicaa.
4. CNRS / Université de la Méditerranée.
5. Personne qui, en temps d'épidémie, transportait les corps des pestiférés.

Contact

Michel Signoli
Unité d'anthropologie : adaptabilité biologique et culturelle, Marseille
michel.signoli@medecine.univ-mrs.fr

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