Une récente étude d'observation américaine sur plus de 5.700 patients ne trouve pas de différence entre le pourcentage de fumeurs atteints du Covid-19 et celui de sa population générale. De quoi freiner un peu l'engouement autour de l'hypothèse de la nicotine.

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Et si la nicotine protégeait contre le nouveau coronavirus ? Décidément, les molécules en « -ine » ont le ventvent en poupe ces derniers temps ! Cette hypothèse nouvelle, émanant de scientifiques, a fleuri ces dernières semaines et a été reprise en massemasse par les médias.  En effet, dans certaines cohortescohortes de patients, en Chine et en France, les fumeurs étaient sous-représentés parmi les populations de malades. Naturellement, cela a posé question.

S'en est suivi une hypothèse pour tenter d'expliquer le phénomène sur la base de ces quelques corrélations éparses : celle de la nicotinenicotine. Si, physiologiquement, celle-ci n'a rien de farfelu, il faudrait peut-être attendre des données plus solidessolides, avec des échantillons plus importants, pour s'assurer que le phénomène que l'on cherche à expliquer est bien réel. Cela tombe bien, nous en avons un ! Depuis la publication, hier, des caractéristiques de 5.700 patients américains dans le Journal of American Medicine Association (Jama).

Corrélation, causalité et autres joyeusetés

Les observations chinoises et françaises se basent sur des échantillons petits à modérés : 1.099 patients en Chine (ce qui est tout de même assez important) mais seulement 349 à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière. Dans les cohortes italiennes, ces informations sont manquantes, ce qui est fort dommage. Avant de parler de l'étude publiée dans le Jama, rappelons que trouver une corrélation entre deux variables ne veut pas nécessairement dire qu'il existe une causalité qui les relient. Autrement dit : corrélation n'est pas causalité

Le fait que les fumeurs soient potentiellement moins représentés parmi les patients Covid-19Covid-19 jusqu'à présent peut être dû à d'innombrables facteurs de confusions sans rapport avec leur statut tabagique. Peut-être ont-ils plus de pathologies ? Étant donc considérés à risque, ils limiteraient drastiquement leur interactions sociales, ce qui empêcherait leur infection ? Bref, on peut formuler autant d'hypothèses qu'on le souhaite et on ne peut en écarter aucune pour l'instant. Mais, avant de chercher à expliquer un fait, il faut s'assurer qu'il existe bel et bien. Souvenons-nous de Bernard Le Bovier de Fontenelle citant dans son ouvrage Histoire des oracles : « Assurons-nous bien du fait avant que de nous inquiéter de la cause ». Alors, le fait est-il bien réel ? Pas si sûr... 

Les caractéristiques des 5.700 patients new-yorkais. © <em>Jama</em>
Les caractéristiques des 5.700 patients new-yorkais. © Jama

Un taux normal de fumeurs infectés à New York

Cette étude, publiée dans le Jama, donne à voir un ensemble de caractéristiques des personnes malades du Covid-19 à New York. L'échantillon y est assez grand - 5.700 patients - ce qui suggère que les tendances observées ici seront plus robustes que dans les autres cohortes. Et que remarquons-nous ? Un taux de non-fumeurs de l'ordre de 84 % tandis que celui de la population générale états-unienne avoisine les 15 %. On est donc bien en présence d'une proportion similaire de fumeurs chez les malades Covid-19 et dans la population générale.

Pour autant, certaines données manquent pour bien interpréter les résultats. C'est le cas des données socio-économiques (on sait qu'un faible niveau socio-économique est associé à une consommation plus élevé de tabac) et de la proportion d'ex-fumeurs dans les 16 % qui ont déjà fumé (ou qui fument toujours) dans leur vie.

Si l'on ne peut nier les corrélations observées jusqu'à présent dans les autres pays, il faudrait qu'elles soient confirmées avant de se lancer dans des hypothèses, somme toute, assez inédites. Parce que, dans cette affaire, il n'est vraiment pas certain que le fait existe réellement, compte tenu des dernières données américaines. Et, si c'est le cas, il serait donc inutile de perdre du temps à en chercher la cause et à lancer des essais cliniques visant à expliquer ce qui, peut-être, n'existe pas. Pour l'instant, avec toutes ces observations et ces facteurs de confusions, c'est le paradoxe de Simpson qui nous guette. Il faut donc de la prudence, d'un côté de l'hypothèse comme de l'autre. 

Enfin, rappelons également que les fumeurs, lorsqu'ils sont infectés, ont entre 1,4 et 4 fois plus de possibilités d'être admis en soins intensifs. Si vous souhaitez arrêter de fumer, demander l'aide d'un(e) professionnel(le).