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Vivre avec le loup

Dossier - Les loups : apprenons à mieux les connaître
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Alors que nos voisins européens vivent et apprécient le voisinage des loups, en France ils semblent poser problèmes. Apprenons à mieux les découvrir pour reconnaitre leur utilité, leur beauté, leur intelligence

  
DossiersLes loups : apprenons à mieux les connaître
 

À l'initiative du WWF et en partenariat avec l'association Ferus, les éditions Hesse viennent de publier "Vivre avec le loup", le premier ouvrage qui retrace l'histoire et les conséquences du retour de cet animal en France. Panda Magazine a rencontré son auteur.

Jeunes louveteaux. © Cloudtail the Snow Leopard, Flickr, CC by-nc 2.0

Extrait de ce livre : Le loup, sujet taboudes administrations ?

Depuis son arrivée dans le Mercantour en 1992, le loup n'a cessé d'alimenter des interrogations et des rumeurs, sur son origine, ses effectifs, les endroits où il est installé. La prudence des autorités pour s'exprimer sur le sujet a souvent été décriée.

Ils ont mis du temps à nous dire que c'était du loup », témoigne Patrick. « On nous a dit, "ce n'est pas du loup" : c'était un couple. On nous a dit, "ils n'attaquent que la nuit" : on l'a vu plusieurs fois en plein jour dans les brebis. Des propos similaires chez Gilbert : «Au début on disait, "si on ne quitte pas son troupeau, on ne sera jamais attaqué" : c'est faux. Après on disait, "il n'attaquera pas en plein jour " : c'est faux. On dit aussi, "quand une meute s'installe, cela se gère" : mais on dit ça pour d'autres espèces et ce n'est pas vrai, alors je ne sais plus. »

Derrière ce « on», ce sont les « gens des Parcs, qui ne disent rien ou disent n'importe quoi ». « J'ai vu deux loups dans le Vercors, nous dit Francis. Quand je l'ai signalé, on m'a pris pour un fou et on m'a dit que c'était des chiens. Les chercheurs des Parcs sont payés pour dire que ce n'est pas du loup, alors que les bergers, eux, savent bien si c'est du loup ou du chien.» L'affaire loup semble « brûlante », et personne ne veut - ou n'a le droit - d'en parler. Quand ils s'expriment, les agents du parc naturel régional du Vercors et des parcs nationaux du Mercantour et des Écrins le font avec prudence, sur un sujet qualifié par tous de « sensible ». Un fonctionnaire du conseil général des Alpes Maritimes Maritimes le confirme : « On n'a pas le droit de trop parler du loup. On a des consignes données par Christian Estrosi lui-même, notre député.»

Au parc national du Mercantour, la pression exercée sur les agents du parc a été redoublée à l'annonce de la préparation d'une enquête parlementaire sur le loup en 2002. « Tout est verrouillé. Personne ne veut parler, et de toute façon les gardes n'en ont pas l'autorisation, confie un technicien. On nous dit ici au Parc « le loup ce n'est rien », mais voyez ce qu'il est en réalité ! « En réalité, on refuse de s'exprimer. Si on accepte de le faire, c'est sous garantie de conserver l'anonymat. Un fonctionnaire de l'Office national des forêts dénonce ainsi « le contexte politique pourri » et la difficulté d'exercer son métier, évoquant sa «frustration et sa déception» face à la position de l'État dans le conflit.

Une interview de Julie Delfour " Seul le dialogue peut dédramatiser la situation”

Panda Magazine : Julie Delfour, comment avez-vous abordé le thème du livre ?

Julie Delfour : L'objectif premier était de décrire, le plus objectivement possible, les rapports entre hommes et loups depuis le retour du prédateur dans les Alpes françaises. J'ai donc mené une enquête auprès de tous les acteurs concernés par ce retour : éleveurs, bergers, agents des parcs, organismes agricoles, associations de protection de la nature...

Panda magazine : Le livre fait une large place aux témoignages d'éleveurs et de bergers. Avez-vous eu des difficultés pour recueillir auprès d'eux les informations nécessaires ? Comment vous ont-ils reçue ?

Julie Delfour : La première approche n'a pas toujours été facile. Souvent, les éleveurs ont été déçus par les journalistes qui ont déformé leurs propos. Beaucoup étaient méfiants, peu enclins à se faire, selon eux, « piéger ». Mais au fil des mots, ce sont les plus réticents qui, paradoxalement, se sont révélés être les plus ouverts et les plus accueillants.

Panda magazine : Que vous a appris votre enquête menée auprès de professionnels de l'élevage confrontés à la prédation? Les réponses vous semblaient-elles sincères?

Julie Delfour : J'ai beaucoup appris au cours de ces deux années d'enquête et d'entretiens auprès du monde pastoral. J'étais loin de connaître la réalité et l'étendue de leurs difficultés, inhérentes à leur métier ou imposées par des contraintes administratives parfois absurdes. La plupart des gens que j'ai rencontrés étaient sincères, même si leurs discours reprenaient souvent ces idées préconçues et sans cesse répétées qui sont celles que l'on retrouve en boucle dans les journaux ou les discours politiques.

Panda magazine : Les photos sont de Hans Westerling et Guy-Marc Chevalier. Comment avez-vous travaillé avec eux? Pour les scènes pastorales montrant la vie des bergers,on sent une certaine pudeur, un respect, dans la façon dont ils ont été photographiés...

Julie Delfour : Le souci des photographes était de faire correspondre le texte et les photographies, en évitant de simplement les juxtaposer. Ainsi, nous sommes allés ensemble sur le terrain afin que nos deux façons de décrire la vérité (par le texte et par l'image) non seulement ne se contredisent pas, mais parlent d'une même voix !

Panda magazine : Vous soulignez les incohérences et valses hésitations de l'État dans sa politique de protection et de gestion du loup. Avezvous perçu que cette politique était mal comprise des éleveurs et bergers?

Julie Delfour : C'est un point qui revenait sans cesse lors de nos entretiens, non sans amertume ! Les éleveurs, comme les agents des Parcs d'ailleurs, étaient d'accord sur ce point, dénonçant une frilosité préjudiciable à l'évolution du dialogue et au retour de la sérénité.

Panda magazine : Les services de l'État et les institutions publiques que vous avez rencontrés ont-ils bien accueilli votre démarche ?

Julie Delfour : Il aura finalement été plus facile d'obtenir des entretiens avec les éleveurs qu'avec les agents de l'État ! Alors que certains responsables des parcs refusaient tout contact, d'autres préféraient accepter de communiquer tout en repoussant toujours l'échéance... Mais la situation a fini par évoluer et la volonté de renouer le dialogue a finalement pris le dessus.

Panda magazine : Après votre enquête, la cohabitation entre l'élevage et le loup vous semble-telle possible en France et que faut-il pour y parvenir ?

Julie Delfour : Loin d'être purement technique, la question que pose en France le retour du prédateur est avant tout une question humaine. Seule la confrontation des hommes et le dialogue pourront dédramatiser une situation qui peut parfois sembler insoluble. Éleveurs et bergers, lorsqu'ils s'expriment en tête à tête, imaginent les moyens de cohabiter. Alors prenonsle temps de les écouter en respectant leur identité !