Jean-Louis Étienne a répondu à nos questions sur les ouragans récents et sur l’évolution du climat. Ici, le cyclone Maria vu par le satellite GOES-16 le 19 septembre 2017. L'œil est sur la Dominique, une île des Antilles située entre la Guadeloupe et la Martinique. © NOAA

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Ouragans Irma, Maria... pour Jean-Louis Étienne, la Terre a la fièvre

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Observateur de la Terre, explorateur, médecin et parrain de Futura, Jean-Louis Étienne a répondu à nos questions sur les ouragans récents et sur l'évolution du climat. Voici le premier chapitre de l'entretien qu'il nous a accordé, où il nous explique que nous avons « ouvert la porte du frigo ».

D'Irma à Maria en passant par Harvey, la violence des ouragans récents laisse penser que l'augmentation de la température globale est une cause aggravante. Pour l'explorateur Jean-Louis Étienne, le lien commence à devenir tangible.

Futura : Pensez-vous que les cyclones violents qui viennent de sévir en Atlantique peuvent être liés au changement climatique ?

 Jean-Louis Étienne : Je dirais qu'on arrive dans la phase des premières confirmations. La Terre est atteinte d'une fébricule à 37,8 °C (c'est le médecin qui parle), c'est-à-dire une fièvre bénigne, au-dessus de 37,2 °C. Quand elle atteint 37,8 °C, il faut commencer à traiter. Nous voyons une intensification des cyclones. C'est le cas aussi en France pour les épisodes cévenols.

La Terre est atteinte d’une fébricule à 37,8 °C. C’est le moment où il faut traiter.

C'est facile à comprendre : quand l'eau de surface de la mer est plus chaude, elle transmet à l'air davantage de chaleur et d'humidité. En Méditerranée, cela donne des pluies diluviennes lors des épisodes cévenols. En Atlantique, les courants et les alizés poussent les eaux chaudes vers les Caraïbes. Pour l'eau, l'arc caribéen est comme une digue et là se forment les cyclones. Avec, en surface, une épaisseur plus grande où la température atteint ou dépasse 25 °C, c'est une véritable bombe thermique...

Pourtant, la région la plus touchée serait l'Arctique...

 Jean-Louis Étienne : C'est bien la plus touchée et c'est bien sûr lié. Il ne faut pas oublier le rôle du Gulf Stream, qui emporte vers l'Europe les eaux venues des Caraïbes remontant le long de l'Amérique. Cette circulation est dite « thermohaline » et le moteur est double : c'est la différence de salinité et la différence de température. Quand l'Arctique se réchauffe, la différence de température est plus faible et le transfert de chaleur moins efficace. Ce qui ne peut que renforcer les cyclones à l'ouest de l'Atlantique. Avec l'Arctique qui se réchauffe, on a ouvert la porte du frigo. On est en train de perdre la capacité de cette région polaire à absorber la chaleur du sud.

La circulation thermohaline en Atlantique. Le Gulf Stream fait partie des courants de surface qui transportent de la chaleur. Il évacue vers l'est l'eau passée par la Caraïbe. Par la dérive nord-atlantique, une partie de cette eau monte en mer de Norvège, où elle se refroidit beaucoup. En hiver, froide et salée, elle plonge et finit par couler en profondeur dans l'Atlantique, vers le sud. © DR

Pensez-vous que ces violentes intempéries améliorent la prise de conscience du réchauffement climatique ?

 Jean-Louis Étienne : À Saint-Martin et Saint-Barthélemy, la conscience est bien là, mais chez nous ? On comprend mieux quand on est touché... Mon espoir est que cela puisse déstabiliser Donald Trump. Il est vrai que ce n'est pas facile d'expliquer le réchauffement climatique. C'est une donnée scientifique, ce n'est pas perceptible. Dire que la température globale s'est élevée de 0,5 ou 1 °C sur telle période, ce n'est pas très parlant.

Les conséquences, en revanche, deviennent tangibles. Les scientifiques s'expriment toujours avec beaucoup de prudence, bien sûr. Ce qui peut donner l'impression que, finalement, ils ne savent pas.

Doit-on s'attendre à voir davantage de cyclones ?

 Jean-Louis Étienne : Sans doute, et de plus intenses. Une petite augmentation de température là où ils se forment les rend plus violents. Et n'oublions pas la hausse du niveau de la mer. On en est à 3,2 mm par an. Trois centimètres sur une décennie, c'est énorme. Or, sous une dépression, la mer est soulevée. L'impact sur les côtes est donc très important.

  • L'intensité des cyclones actuels est possiblement liée au réchauffement climatique en cours.
  • Les conséquences de ce dernier commencent à devenir perceptibles.
  • Le réchauffement des régions arctiques, qui évacuent moins bien la chaleur, peut jouer un rôle.
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