À l'instar des abeilles ou des fourmis, ces fougères pratiquent un étonnant partage des tâches qui s’apparente à une véritable vie sociale.

L'eusocialité est un mode d'organisation social où des colonies d’animaux sont divisés en groupes, chacun étant assigné à une fonction précise. Ainsi tel est le cas des fourmis, des termites ou des abeilles, où l'on trouve par exemple des femelles stériles ouvrières s'occupant de rapporter la nourriture ou de nettoyer le couvain, et une reine chargée de la ponte des œufs. Jusqu'ici, le terme eusocial était réservé aux animaux. Mais des chercheurs de l'université de Wellington en Nouvelle-Zélande ont découvert chez la fougère corne de cerf (Platycerium bifurcatum) une forme d'organisation qui s'apparente fortement à un tel partage des tâches.

Le saviez-vous ?

La fougère corne de cerf (Platycerium bifurcatum) est originaire des forêts équatoriales d’Asie du Sud-Est et d’Australie. C’est une plante épiphyte, c’est-à-dire qu’elle pousse spontanément sur n’importe quel support plutôt que dans la terre. Très spectaculaire (elle peut atteindre 2 mètres d’envergure), elle est souvent utilisée comme plante d’ornement intérieur en Europe.

Les frondes se divisent le travail, les frondes de nid fournissant de l’eau aux frondes en lanière

Lors de travaux de terrain sur l'île Lord Howe, entre l'Australie et la Nouvelle-Zélande, le biologiste Kevin Burns a remarqué une chose étonnante. « Je me suis rendu compte que la fougère ne pousse jamais seule, mais sous forme des sortes de massifs comprenant parfois plusieurs centaines d'individus, témoigne-t-il sur le site de Science News. Pour moi, il était clair que chaque fougère jouait un rôle différent ». Kevin Burns a en particulier noté deux types de frondes (l'organe qui joue le rôle de feuille chez les fougère). D'un coté, les fougèresfougères à longues frondes vertes et cireuses qui semblent diriger l'eau vers le centre de l'agrégation et sont actives photosynthétiquement ; de l'autre, les frondes en forme de « nid », brunes et spongieuses, qui absorbent l'eau et ne pratiquent pas de photosynthèse. « En somme, les frondes se divisent le travail, les frondes de nid fournissant de l'eau aux frondes en lanière », résume Kevin Burns.

La fougère corne de cerf <em>Platycerium bifurcatum</em> vit en colonies sur un substrat. © James Gaither, Flickr
La fougère corne de cerf Platycerium bifurcatum vit en colonies sur un substrat. © James Gaither, Flickr

40 % de fougères infertiles

Encore plus étonnant : en analysant la fertilité des frondes, le biologiste a constaté que 40 % ne pouvaient pas se reproduire, et que ces frondes stériles étaient majoritairement situées au centre du groupe. Les chercheurs ont aussi procédé à l'analyse génétiquegénétique de dix colonies de fougères de l'île de Lord Howe et découvert que huit d'entre elles étaient composées d'individus génétiquement identiques. Or, de précédentes études ont montré que les animaux eusociaux ont souvent une évolution génétique convergente au sein de la colonie. Mis bout à bout, tous ces éléments font penser que la fougère corne de cerf coche toutes les cases de l'eusocialité, conclut l'étude parue dans la revue Ecology.

Les végétaux sont-ils des être sociaux ?

D'autres formes de coopération ont déjà été observées chez les végétaux. Les plantes et les champignons mycorhiziens vivent ainsi en symbiose, où les deux s'échangent des élément nutritifs. Les plantes émettent aussi des signaux électriques et chimiques lorsqu'elles subissent une agression, qui aident leurs congénères à se préparer à la menace, par exemple en augmentant leur production de produits toxiques. Certains vont même jusqu'à parler de « réseau social » de la forêt (voir la vidéo en tête d'article). L'idée d'une supposée intelligenceintelligence ou sociabilité des plantes ne fait toutefois pas l'unanimité. Mais elle a le mérite de montrer que le monde végétal doit s'envisager à un niveau global plutôt qu'au niveau individuel. Une plante isolée et coupée de son milieu naturel a peu de chances de survie.