Santé

Les mathématiciens et la mémoire : l'invention du code chiffre-lettre

Dossier - La mémoire humaine au fil de l'histoire
DossierClassé sous :médecine , cerveau , mémoire

-

La connaissance de la mémoire humaine s’est forgée depuis l’Antiquité, des origines mythiques aux zones du cerveau et aux neurones aujourd’hui. Revivez la découverte des différentes formes de mémoire et leur représentation au fil des siècles et des disciplines.

  
DossiersLa mémoire humaine au fil de l'histoire
 

Au cours du grand siècle de Louis XIII et Richelieu, popularisé par Les trois mousquetaires d'Alexandre Dumas, la méthode rationnelle et la technique s'opposent progressivement aux illusions de la magie. La chimie permet le travail de métaux sans qu'il soit nécessaire d'ajouter de la bave de crapaud ni d'attendre la pleine lune... Une nouvelle génération apparaît, celle des savants.

Quel lien y a-t-il entre les mathématiciens et la mémoire ? Leibniz est l'inventeur du code binaire. © Geralt, CC0, DP

Le mathématicien Descartes célèbre la raison et condamne la méthode des images et les roues magiques à se tapir dans leur antre à odeur de soufre. Ainsi, la mémoire est remarquablement absente des œuvres de Descartes. Lorsqu'il en parle, c'est pour terrasser Schenckel : « En parcourant les fécondes sottises de Lambert Schenckel (son livre sur l'art de la mémoire), j'ai réfléchi qu'il me serait facile d'embrasser par l'imagination tout ce que j'ai découvert : à savoir, par le moyen d'une réduction des choses aux causes ; lesquelles toutes réduites finalement à une seule, il est clair qu'il n'est nul besoin de la mémoire pour toutes les sciences. » (Cogitationes Privatae, 1619-1621 ; cit. Yates p. 400). 

Si on doit de grands progrès à Descartes, notamment (en psychologie) la démonstration géométrique de la perspective en assimilant l'œil à un système optique convergent, il se trompe complètement pour la mémoire en faisant ce qu'on appelle dans notre culture un amalgame. Il confond les méthodes absurdes de Schenckel avec la mémoire dans son ensemble. D'ailleurs, d'autres mathématiciens de son époque s'intéressent à la mémoire et proposent une interprétation rationnelle des rotules de Lulle, le code chiffre-lettre. 

Le traité de mathématique de Pierre Hérigone se trouvait à la bibliothèque de la Sorbonne. © DP

Alors que les historiens considèrent les rotules de Lulle et Giordano Bruno comme des systèmes magiques, les mathématiciens de l'époque de Descartes les considèrent comme des codes permettant de transposer un système dans un autre, par exemple de transformer des chiffres en lettres ou en sons. Ces procédés étaient d'ailleurs utilisés pour crypter les messages secrets (Trithème, 1635). Dans ma recherche sur l'histoire des procédés mnémotechniques, je suis tombé très tardivement sur le nom de Pierre Hérigone, dont j'ai trouvé la trace dans une compilation des ouvrages sur la mémoire (Young, 1961) ; les opuscules ou traités de mnémotechnie citaient un certain Richard Gray (en réalité Richard Grey) comme l'inventeur du code chiffre-lettre. Mes recherches m'avaient conduit à la Bibliothèque nationale, puis à la British Library, logée à l'époque dans le British Museum, et même à la bibliothèque de Cambridge, dont l'ancienneté permettait de trouver des livres rares. Le Cours de Mathématiques de Pierre Hérigone se trouvait finalement à deux pas de mon université, à la bibliothèque de la Sorbonne, l'université même de Descartes, contemporain de Pierre Hérigone, mathématicien sous le règne de Louis XIII et la régence de Louis XIV.

Invention du code chiffre-lettre

L'invention du code chiffre-lettre apparaît dans un chapitre de l'énorme Cours de mathématique en plusieurs volumes. L'édition que j'ai consultée (bibliothèque de la Sorbonne) date de 1644. Le chapitre De l'arithmétique mémoriale commence ainsi, en latin et en français : « À cause que les noms ne sont pas si difficiles à retenir que les nombres, principalement s'ils sont grands et que les noms propres nous font ressouvenir des épithètes : J'ay estimé que ce ne seroit chose inutile de faire un alphabet, par le moyen duquel on peut changer tout nombre proposé en des noms faciles à prononcer. » (Volume II, partie arithmétique, p. 136).

Le code chiffre-lettre qui apparaît dans le Cours de mathématiques de Pierre Hérigone propose de coder (remplacer) les chiffres par des lettres, consonnes ou voyelles et syllabes. Grâce à ce code, on peut transformer les nombres complexes à mémoriser en mots ou pseudo-mots, en choisissant à son gré une consonne, une voyelle ou une syllabe. Une des applications qu'en donne Pierre Hérigone est une longue chronologie universelle : la date des premières Olympiades, 776, donne le mot « regar », et la fondation de Rome, 752, donne « rete », le concile de Nicée (p. 139) « ced », c'est-à-dire l'an 324. 

Manuscrit inédit de Leibniz, bibliothèque provinciale de Hanovre. Leibniz voyait dans les rotules de la combinatoire plutôt que de la magie. Il est l’inventeur du code binaire, le langage universel des ordinateurs. © Dunod

Leibniz et l'art de la mémoire

Contrairement à son prédécesseur Descartes, le mathématicien Leibniz s'intéressait vivement à l'art de la mémoire lorsqu'il était conservateur de la bibliothèque de Hanovre et y fait souvent référence (cf. Paolo Rossi cit. Yates). Leibniz, inventeur entre autres du calcul infinitésimal (les différentielles et intégrales), serait l'auteur d'une variante plus souple du code d'Hérigone. Leibniz s'intéressait également à la linguistique (philologie), et l'on remarque que les changements dans son code consistent généralement à ajouter des consonnes qui présentent un son analogue pour le même chiffre (D et T ; Q, C et K ; F et V), procédé qui sera perfectionné dans le système français. Ainsi les mathématiciens, dans un but plus pratique que magique, utilisent les rotules dans leur fonctionnement le plus abstrait, le code. Il est donc le précurseur d'une vision contemporaine de certaines théories de la mémoire, identifiant des mémoires spécialisées comme des codes spécialisés.

Voyant également dans la combinatoire des rotules, des possibilités de transposer les systèmes numériques entre eux, il invente le calcul binaire qui transforme les chiffres décimaux en chiffres binaires : par exemple 0 = 0 ; 1 = 1 ; 2 = 10 (on prononce « un-zéro », et non dix qui fait partie du système décimal) ; 3 = 11 (prononcez « un-un ») ; 4 = 100 (prononcer « un-zéro-zéro »), etc. Ce code est devenu célébrissime avec les ordinateurs qui ne communiquent qu'avec deux signaux électriques, le « 1 » quand le courant passe et « 0 » quand le courant est coupé.

Hérigone et Leibniz nous montrent que les mathématiciens s'intéressent à la mémoire, et le désintérêt de Descartes pour la mémoire est singulier.