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Mémoire et souvenirs : quelles associations ?

Dossier - La mémoire humaine au fil de l'histoire
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La connaissance de la mémoire humaine s’est forgée depuis l’Antiquité, des origines mythiques aux zones du cerveau et aux neurones aujourd’hui. Revivez la découverte des différentes formes de mémoire et leur représentation au fil des siècles et des disciplines.

  
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Le récit de la madeleine de Proust le montre bien : les odeurs rappellent avec force les souvenirs (mémoire olfactive). Pourtant, chez nous les humains (car beaucoup d'animaux ont un odorat extraordinaire), ce sont les images (mémoire visuelle) et les mots qui sont les meilleures adresses du passé.

Selon une longue tradition qui va d'Aristote aux philosophes associationnistes anglais, certains philosophes et savants avaient bien remarqué que des mots (ou idées) en évoquaient d'autres comme s'ils étaient accrochés par les mailles d'un filet.

Quelles associations y a-t-il entre mémoire et souvenirs ? Ici, la madeleine de Proust. © Hanabiyori, Shutterstock

La théorie du filet de pensées a laissé des expressions courantes dans le langage : le fil de la pensée, perdre le fil de ses idées. Et Edgard Poe l'utilise dans la bouche du premier détective de la littérature pour deviner les pensées de son ami dans Double assassinat dans la rue Morgue (1841). Mais c'est l'Anglais Francis Galton qui eut l'idée d'utiliser les associations pour dévoiler l'esprit, en l'occurrence les souvenirs d'enfance.

À la suite de ses expériences, il disait des associations qu'elles « mettent en lumière avec une curieuse précision les fondements de la pensée de l'Homme et exhibent son anatomie mentale avec plus de crudité qu'il ne souhaiterait lui-même la faire voir » (1879). Les psychanalystes, notamment Jung, ont utilisé cette méthode, mais en s'attachant plutôt aux associations incongrues permettant d'éclairer l'inconscient du patient. 

Francis Galton ou le filet du Livre de la mémoire

Dans le cadre de la psychologie cognitive (cognitio, connaissance), l'inconscient est la mémoire et les chercheurs ont construit des normes pour connaître les associations dans une culture donnée : la première fut publiée en 1910 par Kent et Rosanoff. Elles furent suivies de nombreuses autres, car les chercheurs y virent le résultat des connexions entre les mots dans le système nerveux. Les normes permettent ainsi de mesurer pratiquement le réseau associatif et prévoir des résultats.

Francis Galton vers 1850. Ce Britannique a été à la fois anthropologue, explorateur, géographe, inventeur, météorologue, protogénéticien, psychométricien ou encore statisticien. © DP

Par exemple, l'apprentissage de couples fortement associés (exemple : abeille-miel) est beaucoup plus facile que l'apprentissage de mots faiblement associés (abeille-nid). En règle générale, on effectue ces épreuves d'association sur un échantillon important de participants, ce qui permet en dénombrant les mots associés d'établir une hiérarchie d'associés. Par exemple, le mot associant « abeille » donne la hiérarchie suivante de mots associés (Lieury, Iff et Duris, 1976, sur 300 étudiants) : miel (est cité 114 fois), ruche (37), pique (11), reine (9), butine (7), fleur, vole, travail (6) ; viennent ensuite des mots cités une seule fois, bidule, bouteille, danse, dard, essaim, etc. Pour le mot associant « laine », on trouve successivement mouton (60), pull (45), chaud (31), tricot (26), doux (17), chaleur (12) et des mots cités une seule fois, agneau, bateau, bergère, blanche, bonnet, couverture, etc. D'où certains lapsus, comme dans le jeu « Que boit la vache ? », où l'on est tenté de dire « lait » !

La madeleine de Proust

La plus célèbre utilisation littéraire des associations est le récit de la madeleine de Proust. « [...] je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j'avais laissé s'amollir un morceau de madeleine. Mais à l'instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d'extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m'avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. [...] Et tout d'un coup le souvenir m'est apparu. Ce goût, c'était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray [...], ma tante Léonie m'offrait après l'avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. [...] quand d'un passé ancien rien ne subsiste [...], l'odeur et la saveur restent encore longtemps [...], à se rappeler [...], l'édifice immense du souvenir » (Marcel Proust, À la recherche du temps perdu. Du côté de chez Swann, 1913). 

La madeleine de Proust illustre que les odeurs peuvent ponctuellement raviver des souvenirs. Mais c’est plutôt exceptionnel, les mots et les images sont pour nous, les humains, de meilleurs indices du passé. © Bernard Leprêtre, cc by sa 2.5

À la suite de ce récit, il semble établi que les odeurs rappellent avec force les souvenirs. Cependant, même si on se souvient bien d'odeurs uniques (vanille, cire, etc. ; Engen, Kuisma et Eimas, 1973), l'association des odeurs avec d'autres éléments montre des résultats décevants (Lieury, 2005). Sauf pour un « nez » extraordinaire, peu de souvenirs de notre vie sont associés à des odeurs spécifiques.

La madeleine de Proust est un passage particulièrement célèbre d’À la recherche du temps perdu, œuvre majeure de Marcel Proust. © DP

Pendant des années, lorsque après un cours, je demandais à mes étudiants de lister leurs souvenirs associés à des odeurs, rares sont ceux qui ont dépassé dix souvenirs. On est loin évidemment de ce que suggère l'épisode de la madeleine. Ces épisodes sont réels, mais rares, chez nous les humains (car beaucoup d'animaux ont un odorat extraordinaire), ce sont les images et les mots qui sont les meilleures adresses du passé.