Saviez-vous que 2.200 € d’épargne polluent autant qu’un trajet Paris-New York, car cet argent finance souvent des industries à forte émission de CO2, les trois plus grandes banques françaises investissant deux fois plus dans les énergies fossiles que dans les énergies renouvelables ? C’est sur ce devoir de transparence et de responsabilisation des citoyens qu’a été fondée l’application Rift.


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    Rift est souvent présentée comme la Yuka de la finance. Plutôt que d'évaluer la composition des produits alimentaires, l'applicationapplication scanne l'impact sociétal et environnemental de vos comptes courants, livrets A et assurances vie, comme nous l'explique son cofondateur Léo Garnier.

    Léo Garnier, cofondateur de l'application Rift. © Jay Dogo
    Léo Garnier, cofondateur de l'application Rift. © Jay Dogo

    Futura : Quelle est votre solution ?

    Léo Garnier : Toute l'idée de RiftRift est à la fois de « transpariser » les actifs épargnés et de rendre la finance plus accessible pour redonner le pouvoir aux épargnants. C'est d'ailleurs pour cela que l'application est gratuite et très simple d'accès. Il suffit de préciser le type d'épargne, son montant et l'établissement concerné pour connaître les secteurs financés et l'impact carbonecarbone émis par an. Pour ceux qui souhaiteraient orienter leurs épargnes vers une économie plus durable, l'application vous propose aussi une liste de produits correspondant à leurs priorités morales, que ce soit le respect des droits de l'Homme, la lutte contre le changement climatique, etc. Précisons que toutes les données collectées sont sécurisées et anonymisées.

    Pourquoi subsiste-t-il une telle opacité dans le monde de la finance ?

    Léo Garnier : L'opacité permet de garder une certaine influence sur ses clients. D'autant qu'au contraire d'autres, comme l'agroalimentaire, le secteur n'a pas été beaucoup titillé. Il faut dire que la finance a longtemps été considérée comme amorale, c'est-à-dire sans rôle à jouer dans ce monde qui évolue. Pourtant elle sert, et encore plus de nos jours, de catalyseurcatalyseur d'initiatives positives ou a un rôle majeur dans la transformation des grandes entreprises, vu que dans le système économique actuel les entreprises répondent aux demandes des actionnaires. L'épargne a dans ce sens clairement un rôle à jouer pour influencer les décisions.

    Pourquoi votre start-up va-t-elle changer le monde ?

    Léo Garnier : Selon l'Institut Rousseau, il faudrait investir 57 milliards d'euros de plus par an (ce qui équivaut à environ 2 % du PIBPIB) pour limiter la hausse des températures à 2 °C par rapport à l'ère préindustrielle. Un chiffre qui paraît dérisoire à côté des 6.000 milliards d'euros d'encours de l'épargne de tous les Français. Nous pensons que si les citoyens se saisissent du problème, les institutions financières devront accélérer leur transition. Plus encore, la pressionpression populaire pourrait pousser l'état à réguler plus fortement ce secteur à l'instar des réglementations européennes qui commencent, encore trop lentement, à se mettre en place.

    L'impact carbone des banques. © Artem Arutiunian
    L'impact carbone des banques. © Artem Arutiunian

    Comment a grandi le projet ?

    Léo Garnier : Après avoir développé la filiale belge de Lita.co qui permet d'investir en ligne dans des entreprises à vocation sociale, sociétale ou environnementale, j'ai rejoint Eva Sadoun pour développer une application qui permette de répondre au manque de transparencetransparence de la sphère financière et à la pluralité des méthodologies employées pour juger de la moralité des investissements et de leur impact carbone. En effet, nos investisseurs nous posaient régulièrement la question des « meilleures assurances vie » ou des « meilleures épargnes bancaires ». Nous étions forcés de constater que nous-mêmes étions perdus entre notations sur 5, de A à E développées en boîte noire. C'est pourquoi, nous avons établi des indicateurs compréhensibles par le grand public en comparant à des grandeurs physiquesphysiques tangibles, par exemple les m² de biodiversitébiodiversité impactés. Pour aller jusqu'au bout de la démarche et être le plus crédible possible, l'application a été développée avec des partenaires de référence, comme Oxfam ou Carbon4 Finance.

    Quelle est la suite de l’histoire ?

    Léo Garnier : Nous avons trois à cinq ans d'avance sur les nouvelles réglementations qui vont voir le jour pour imposer au monde de la finance plus de transparence et un devoir de conseil durable véritablement abouti. L'idée est donc d'augmenter le nombre d'utilisateurs épargnants particuliers, au nombre de 50.000 actuellement, puis de progressivement développer des fonctionnalités payantes, tout en gardant le cœur de l'application gratuit. Nous allons parallèlement développer encore plus l'activité de conseil aux entreprises et les modèles de marque blanche pour à la fois toucher un maximum d'épargnants et assurer notre financement. Car le coût pour récupérer les données pertinentes sur les différents actifs épargnés est assez exorbitant et parfois même, il nous faut passer par des bases américaines pour avoir des informations sur les entreprises françaises, ce qui est assez paradoxal. À ce propos, il faudrait vraiment forcer les gérants d'actifs à les transmettre sur une base de données centralisée, avec bien sûr suffisamment de précaution pour préserver le secret industriel.

    C’est une des mesures que vous mettriez en place si vous étiez Premier ministre ?

    Léo Garnier : Oui et il est évident par exemple qu'il faudrait un plan d'investissement public 100 % aligné sur la transition écologique, mais aussi une plus grande contrainte sur les marchés publics pour prendre en compte les critères sociaux et environnementaux. Il est vraiment nécessaire de ne pas se contenter de beaux discours mais plutôt de se baser sur des résultats concrets. Prenez le label ISR par exemple, il est assez décrié en ce moment, car aussi vertueux soit-il dans ses intentions il ne demande juste d'exclure que les 20 % d'entreprises les moins bien notées, sans même que la méthodologie d'exclusion soit auditée. Par ailleurs, exclure les 20 % des pires entreprises ne signifie pas pour autant que les autres excellent. Je pense aussi qu'il faut plus impliquer les citoyens qui peuvent mettre certains sujets embarrassants sur la place publique.

    À quoi va ressembler le monde en 2050 ?

    Léo Garnier : Bien difficile de le prévoir ! Sur le sujet de l'épargne, il ne faut pas oublier que la multiplication des catastrophes climatiques, comme les feux de forêt, les gelées extrêmes, mais aussi les conflits qui vont en découler auront un impact significatif sur le monde économique. Nous en connaissons malheureusement un aperçu actuellement. Il s'agit donc de se préparer dès maintenant, notamment les grandes entreprises et l'État qui peuvent avoir plus d'inertieinertie et dont la capacité de changement peut être stimulée par leur exposition aux controverses et au contraire ralentie par leur dépendance au monde carboné.

    Quel sujet d'actualité de Futura vous a passionné ?

    Léo Garnier : L'article sur les plus belles photos d’astronomie 2022 me semble un bon complément à cet article pour prendre un peu de hauteur et vivre un moment poétique. J'ai toujours été sensible à l'immensité des éléments naturels et a fortiori de l'espace. Loin de moi l'idée de vouloir le conquérir. L'observer avec humilité, comme dans cet article, c'est déjà pas mal !