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L'écrasement programmé sur la Lune de SMART-1

Dossier - Interview SMART-1 : l'Europe décroche la Lune
DossierClassé sous :Astronautique , SMART-1 , Bernard Foing

Jean Etienne, Futura

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Interview exclusive du Dr Bernard Foing, directeur scientifique du projet SMART-1. Au programme : le moteur ionique de SMART-1, les résultats de la mission et perspectives d'avenir.

  
DossiersInterview SMART-1 : l'Europe décroche la Lune
 

FS : Qu'est-ce qui a provoqué le flash de l'écrasement, uniquement l'énergie cinétique ou la vaporisation d'ergols restants ?

BF : Nous avons en fait observé deux flashes. Le premier flash qui correspondait exactement à l'instant de l'impact, dû au contact entre le satellite et le sol lunaire. Puis il semble que nous ayons eu un nuage lumineux, qui a été observé dans la trentaine de secondes qui ont suivi l'impact.

On essaie de comprendre quelle est la partie qui provient du transfert de l'énergie cinétique en énergie thermique, donc qui a pu par exemple créer un plasma à partir des roches, et la partie qui a pu être produite par des ergols. Il restait notamment un peu d'hydrazine, qui a pu donner des produits comme l'hydrogène, qui aurait pu émettre cette luminosité.

Pour l'impact lui-même, il nous faut maintenant des mesures effectuées au moyen de plusieurs instruments par les observatoires pour modéliser et séparer la réaction due à l'écrasement de celle des produits volatils.

L'impact, vu par le Canada-France-Hawaii Telescope (CFHT) de 3,6 mètres.

FS : Peut-on utiliser leur signature spectrale ?

BF : Oui, on avait aussi essayé d'utiliser la spectroscopie, mais le télescope qui aurait dû être utilisé était dans les nuages, et actuellement on examine des sections dans l'infrarouge et des sections dans le visible, et on les compare avec des modélisations de spectre au départ de produits comme l'hydrazine.

FS : Combien restait-il d'hydrazine à bord ?

BF : Il n'en restait que 3 kg. En fait, nous avions un peu d'énergie chimique, moins que d'énergie cinétique, mais qui pouvait être libérée plus localement. Alors que l'énergie cinétique est communiquée plus fortement lors de l'impact au sol, l'énergie chimique se libère plutôt en faisant fondre une partie de la structure du satellite et en libérant de l'hydrogène, provoquant des signatures spectrales différentes.

FS : Si je me rappelle bien, la collision de la sonde Deep Impact avait aussi provoqué ce double flash ?

BF : Oui, on avait aussi observé une sorte de petite bouffée chaude, et puis des éjectas froids.

FS : Comment déterminer la parte du spectre correspondant aux matériaux de surface ?

BF : Par la signature spectrale.

Pour la durée de l'éclair, au moyen des instruments que nous avons utilisés au Canada-France-Hawaii, nous avons fait des poses de 10 secondes. Il y avait un peu de temps mort entre les pauses. On a eu l'impact pendant la pause, ce qui est bien, et on a observé, sur les trois dernières secondes d'une pause, que l'impact y est concentré. Donc on pense que c'est inférieur à 2 ou 3 secondes. Ensuite il y a eu des nuages et des débris, qui ont duré plusieurs dizaines de secondes. Il est probable qu'il s'agissait d'éjectas de poussière, qui réfléchissaient la lumière du clair de terre.

FS : Quel a été l'angle de chute ?

BF : Il y a eu plusieurs prédictions de cet angle de chute, qui dépendent de la connaissance exacte de la topographie. Notre analyse la plus récente de la topographie semble indiquer que celle-ci est plus brutale que ce qu'on avait envisagé sur la base des cartes d'altimétrie, mais il semble que nous avons impacté en un endroit proche du sommet d'un pic. On parle d'une incidence proche de 5 degrés. Et sur cette faible incidence, il est très possible qu'on ait eu un rebond, donc un effet de ricochet, ce qui expliquerait qu'on ait eu deux épisodes, d'abord l'impact avec flash, ensuite la poussière lumineuse, séparés dans le temps mais aussi dans l'espace.