Harry Potter nous sert à vulgariser des notions d'épistémologie. © Natali, Adobe Stock
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Harry Potter à l'école de l'épistémologie

ActualitéClassé sous :Savoirs , epistémologie , épistémologue

Harry Potter, la carte du maraudeur, Remus Lupin, Peter Pettigrow, Sirius Black... si vous êtes fan de la saga, tous ces noms vous sont familiers. Aujourd'hui, ils vont nous servir à vulgariser le rapport parfois complexe entre théorie et expérience. 

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« Je jure solennellement que mes intentions sont mauvaises. » Cette phrase, c'est celle qu'il faut prononcer, baguette magique à la main, sur la carte du maraudeur pour la déverrouiller. Pour celles et ceux qui ne connaîtraient pas la carte du maraudeur, c'est un bout de parchemin magique qui porte bien son nom. Elle nous permet de connaître l'emplacement de tout le monde, à chaque instant, du moment que la personne circule dans Poudlard, l'école des sorciers. On la voit apparaître pour la première fois dans le troisième volet de la saga, Harry Potter et le prisonnier d'Azkaban et pour bien comprendre le propos de l'article, il faut faire quelques rappels concernant le scénario. Si vous n'avez jamais vu les Harry Potter, vous êtes prévenu, il va y avoir du spoil

La théorie de la trahison 

Dans Harry Potter et le prisonnier d'Azkaban, tout le monde - du ministre de la magie à Dumbledore en personne - croit dur comme fer que Sirius Black, un prisonnier qui vient de s'évader de la prison d'Azkaban (le premier de toute l'histoire du monde de la magie, s'il vous plaît) est le responsable indirect de la mort des parents de Harry, James et Lilly Potter. En effet, Sirius Black, autrefois amis des Potter, aurait vendu la mèche de leur cachette lorsque ces derniers fuyaient Vous-savez-qui. « La peur d'un nom ne fait qu'accroître la peur de la chose elle-même. » Bon très bien, de Lord Voldemort, pardon Hermione. En plus de cela, Sirius Black aurait tué de ses propres mains un ami des Potter, Peter Pettigrow, ne laissant comme trace de sa dépouille, qu'un vulgaire doigt. On a donc un évènement (la mort des parents de Harry) et une théorie (un ensemble d'idées, d'énoncés, de connaissances, d'hypothèses et de règles logiques, dans un domaine spécifique pour rendre compte de phénomènes divers) pour l'expliquer, dans laquelle Sirius Black a trahi les parents de Harry et a tué Peter Pettigrow. 

On a donc un évènement (la mort des parents de Harry) et une théorie pour l'expliquer dans laquelle Sirius Black a trahi les parents de Harry et a tué Peter Pettigrow. © oleg_ermak, Adobe Stock

L'outil de mesure : la carte du maraudeur 

Dans ce troisième opus, Harry cherche à se rendre à Pré-au-Lard (un village non loin de Poudlard où on trouve des chaumières et des magasins en tous genres) en douce, étant donné qu'il n'a pas d'autorisation pour y aller et que ses amis, eux, s'y trouvent. Pour ce faire, il reçoit l'aide de Fred et George Weasley, qui lui font cadeau de la carte du maraudeur. Ils lui expliquent comment la déverrouiller, ce qu'elle permet de faire, et comment la refermer pour que personne d'autre ne puisse la consulter. 

Lors de son détour à Pré-au-Lard, Harry fera connaissance avec la théorie de la trahison dont nous avons parlé ci-dessus. Il en sortira fortement affecté. Un soir dans le dortoir des Gryffondor (la maison de sorcier à laquelle appartient Harry), alors qu'il consulte la carte du maraudeur, il aperçoit quelque chose qui entre en contradiction totale avec ladite théorie : le nom de Peter Pettigrow apparaît sur la carte. Dans le vocabulaire épistémologique, on appelle cela une anomalie (phénomène qui résiste à l'intégration dans un paradigme donné). Tout va bien dans le meilleur des mondes (ou dans le meilleur des paradigmes « théorie + méthode + cas exemplaires d'applications de ladite méthode » pour rester dans la sémantique épistémologique), jusqu'à ce qu'une expérience apporte des résultats qui viennent contredire l'état du monde que nous pensions pourtant être vrai.

En effet, ici, on remarque un écart entre la « prédiction » de notre théorie de la trahison et l'expérience. L'apparition de ce nom est une anomalie en cela que le résultat mesuré diffère du résultat prédit. Selon la théorie de la trahison, le nom de Peter Pettigrow ne peut pas apparaître sur la carte du maraudeur si l'on considère qu'elle fonctionne correctement. Considérer que la carte fonctionne correctement, c'est ce qu'on appelle une hypothèse auxiliaire. Ces dernières sont fondamentales pour détecter des anomalies. Ce sont des énoncés joints aux théories qui permettent de tirer des prédictions. Lorsqu'une prédiction est fausse, on peut penser que la théorie est fausse ou alors on peut penser qu'une des hypothèses auxiliaires jointes à la théorie est fausse. Dès lors, une anomalie n'est pas forcément le signe qu'une théorie est fausse. 

Qu'à cela ne tienne, Harry est rarement le dernier pour braver les interdits. Baguette magique et carte du maraudeur en main, il part à la rencontre de Peter Pettigrow en pleine nuit, dans les couloirs du château. Sur la carte, Harry et Peter se rencontrent. Pourtant, dans la réalité sensible, Harry ne croise personne. Pas un rat (vous aurez apprécié les quelques références évoquées çà et là pour les fans de la saga). Juste après cela, il se fait surprendre par le professeur Severus Rogue, qui était de surveillance. Heureusement, le professeur Remus Lupin vient à la rescousse de Harry et récupère la carte du maraudeur. Harry ne le sait pas, mais le professeur Lupin est l'un des créateurs de la carte (de même que Sirius Black, James Potter et Peter Pettigrow ou comme inscrit sur la carte LunardPatmolQuedver et Cornedrue). Dès lors, il se met à faire la morale à Harry en lui disant qu'il aurait dû rendre la carte à un professeur. Si jamais elle était tombée entre de mauvaises mains, par exemple celle de Sirius Black (à ce moment de l'histoire, on pense toujours que Sirius Black est un meurtrier), elle aurait pu le conduire jusqu'à Harry. 

Harry, constatant que Lupin maîtrise l'outil qu'il vient de lui confisquer, lui fait part de ce qu'il a observé, c'est-à-dire de l'anomalie, et lui annonce aussi la conclusion qu'il en tire : la carte ment. Elle a fait apparaître quelqu'un qui est mort : Peter Pettigrow. Lupin est abasourdi. Il n'en croit pas ses oreilles et rétorque que c'est impossible. Harry conclura par une phrase simple « je vous dis ce que j'ai vu, c'est tout ». Plusieurs choses très importantes sont à noter ici car ce sont deux visions très différentes en matière de connaissances et de relations entre théories et expériences qui s'affrontent. 

Harry et Lupin ne sont pas d'accord quant à l'interprétation d'un résultat expérimental. © Natali, Adobe Stock

Empirisme et hypothèses auxiliaires

Harry accorde sa confiance envers la théorie de la trahison. Dès lors, lorsque la carte du maraudeur vient remettre en question cette théorie, il privilégie l'explication la plus plausible selon lui : l'outil de mesure - la carte du maraudeur - est défectueux. Comme nous l'avons vu plus haut, Harry, face à l'anomalie, préfère conclure à la fausseté d'une hypothèse auxiliaire, plutôt qu'à la fausseté de la théorie. Ici, Harry postule l'existence, sans plus de développement, d'un problème au sein de l'outil de mesure. Surtout, on remarque qu'à ses yeux, l'expérience sensible dans les couloirs de Poudlard a eu un impact considérable. Au départ, lorsqu'il voit le nom de Peter Pettigrow sur la carte, son premier réflexe est de douter. Mais l'expérience sensible finit de le convaincre, lorsqu'il ne croise personne. On pourrait dire à ce titre, qu'Harry se fait le représentant du camp des empiristes. D'après ce courant, notre expérience sensible serait au fondement de notre connaissance. Dès lors, si notre expérience sensible vient contredire une théorie, elle s'écroule (dans le cadre d'un empirisme assez naïf tout du moins). Cette théorie de la connaissance est très controversée et pose plusieurs problèmes depuis de nombreux siècles dans le domaine de l'épistémologie.

Lupin accorde également sa confiance envers la théorie de la trahison. Pourtant, lorsque Harry lui fait part de l'anomalie, son comportement change radicalement. Pour comprendre pourquoi, il est intéressant de noter plusieurs choses avant d'aller plus loin. Lupin, comme nous l'avons dit, est l'un des quatre inventeurs de la carte. Par conséquent, il sait comment elle a été fabriquée et il connaît son mode de fonctionnement. Aussi, il a certainement eu de multiples occasions de mettre cet outil à l'épreuve de prédictions théoriques diverses. Il semblerait qu'elle n'ait jamais failli. Lupin a, contrairement à Harry, une confiance accrue envers la théorie du fonctionnement de la carte.

Dès lors, lorsque le résultat expérimental de la carte vient contredire la théorie de la trahison, Lupin penche en faveur de la fausseté de la théorie et non de la fausseté de l'hypothèse auxiliaire concernant le fonctionnement de la carte. Aussi, Lupin, en bon professeur de défense contre les forces du mal sait qu'il existe bien des moyens pour se dissimuler (cape d'invisibilité, sortilèges en tous genres, transformation en animal, etc.) de la vue d'un autre. Le fait qu'Harry n'ait pas vu Peter Pettigrow dans les couloirs ne le surprend donc pas plus que ça contrairement à Harry qui a fait bien trop confiance à ses sens et qui joint une autre hypothèse auxiliaire au fonctionnement de la carte.

En effet, la conclusion que tire Harry ne peut être admise que si on admet cette hypothèse auxiliaire à la théorie du fonctionnement de la carte : si on croise quelqu'un sur la carte, on doit forcément le voir de nos yeux. Or, cela ne va absolument pas de soi, comme le sait Lupin. En effet, la carte nous montre la localisation des individus mais ne prédit pas que nous les croiserons forcément en allant à leur rencontre, étant donné qu'elle ne dit rien sur l'état physique dans lequel ils sont. Lupin, grâce à sa confiance dans le corpus théorique du fonctionnement de la carte (sûrement car il a pu le corroborer maintes et maintes fois, et de fait, Lupin se fait aussi représentant de l'empirisme ici mais d'un empirisme beaucoup moins naïf, qui tempère l'importance de l'expérience sensible non pas en tant que fondement de la connaissance mais en tant que critère de vérification d'un phénomène) va trouver plus crédible de remettre en cause la théorie de la trahison, en remettant en question l'hypothèse auxiliaire de Harry sur le fait de voir la personne que l'on croise sur la carte dans la réalité sensible. Nous passerons sur le fait que pour nous convaincre dans le monde des Moldus, Lupin devrait nous en dire plus sur pourquoi la carte ne peut pas se tromper, en nous détaillant la théorie de son fonctionnement.

Avant de conclure, nous pouvons ajouter que dans le monde des sorciers, on ne s'encombre pas avec des détails pourtant importants. En sciences, l'expérience aurait dû être reproduite, des analyses statistiques auraient dû avoir lieu et la marge d'erreur de l'outil utilisé aurait dû être précisée. En outre, les positions respectives de nos deux protagonistes n'ont rien d'étonnant. Lupin a eu le temps de mettre la carte à l'épreuve et Harry ne connaît pas le corpus théorique du fonctionnement de la carte. Il est donc totalement cohérent qu'Harry ne se fie pas si aisément aux informations prodiguées par la carte à l'inverse de Lupin. 

Comment départager Harry et Lupin ? © Petch Peace

Comment déterminer qui a raison ? 

Avec ce que nous venons de voir, Harry a l'esprit tranquille. Sa vision du monde est restée intacte. En revanche, pour notre cher professeur Lupin, les choses se compliquent. À cause de cette anomalie, il est forcé de remettre en question la théorie de la trahison. Il va sauver la théorie du fonctionnement de la carte de la crise magique (on parle de crise tout court dans le vocabulaire épistémologique, qui advient lorsque les anomalies en question deviennent trop nombreuses ou touchent le noyau dur de la théorie, et le paradigme scientifique est alors en train d'être remis en question progressivement) et par conséquent de la révolution magique (face à la crise, on entre dans ce qu'on appelle une révolution où les nouveaux scientifiques n'acceptent plus le paradigme classique sans émettre des doutes et questionnements sérieux et où tout un chacun peut être tenté de formuler de nouvelles théories afin de créer un nouveau paradigme pour résoudre les anomalies rencontrées) en résolvant l'anomalie en partant d'un nouveau postulat, corroboré par la carte : Peter Pettigrow n'est pas mort. Mais ce postulat n'explique rien. Seul, il ne remet même pas en question le fait que Sirius Black soit le meurtrier des parents de Harry. Soit, nous sommes ici dans une fiction, et nous allons nous arranger avec la réalité et affirmer que cela suffit à mettre la puce à l'oreille de Lupin sur le fait que la théorie de la trahison tout entière est fausse. Dans la réalité, évidemment, cela ne serait pas aussi simple. Dès lors, il faut construire une nouvelle théorie de l'évènement de la mort des parents de Harry. Aussi, il faut expliquer plusieurs autres évènements. Pourquoi Harry n'a-t-il croisé personne lors de sa balade nocturne ? Pourquoi a-t-on retrouvé un doigt, tenu comme preuve du reste de la dépouille mutilée et détruite de Peter ?

C'est ce bon vieux Sirius Black qui apportera la réponse à la fin de ce troisième volet. La théorie, que nous appellerons la théorie de l'animagus (un animagus est un sorcier qui peut choisir de se changer en un unique animal donné) est la suivante : c'est Peter Pettigrow qui a trahi les Potter et qui a prêté allégeance à Voldemort. Après la chute du mage noir face à Harry, ce dernier (Peter) s'est volontairement coupé un doigt et s'est transformé en rat. On reconnaîtra que, dans le monde des sorciers, on ne se soucie pas trop du principe de parcimonie aussi appelé Rasoir d'Ockham (pour expliquer un phénomène, on ne doit faire appel à plus d'entités et d'hypothèses que nécessaire ou dans sa formulation plus ancienne « les multiples ne doivent pas être utilisés sans nécessité »), mais soit. Cette théorie de l'animagus a le mérite de rendre compte de la totalité des évènements que l'on cherche à expliquer. Le meurtre des parents de Harry trouve un nouveau traître, Harry n'a croisé personne car Peter n'était pas sous sa forme humaine et on a retrouvé rien d'autre qu'un doigt de la pseudo-dépouille de Peter, tout simplement car il est toujours en vie. 

Tout cela est bien beau, mais faut-il encore le prouver. Ici, on ne sera pas en présence des grands standards scientifiques, mais un peu d'indulgence, cet article a simplement l'ambition de vous introduire et de vous rendre plus familier avec certaines notions du vocabulaire épistémologique, rien de plus. En effet, c'est l'expérience sensorielle qui viendra trancher le débat. Il se trouve que Ron Weasley, meilleur ami de Harry, possède un rat prénommé Croutard, âgé de plus d'une douzaine d'années (« une vie étonnement longue pour un rat des champs ») à qui il manque un orteil à une patte. Lupin et Sirius, via la magie, contraindront le rat de Ron à reprendre son apparence humaine et à dévoiler son vrai visage : celui de Peter Pettigrow. S'ensuivra une superbe scène de dénouement, dans la terrifiante cabane hurlante, où tout le mystère est levé.

Quelques limites de l'analogie et conclusion 

Bien évidemment, cette analogie, aussi ludique soit-elle, a ses limites et il est important de les mentionner brièvement. Tout d'abord, en sciences, l'étude ne concerne généralement pas un évènement comme la mort d'individus. Cela ressemble plutôt à un travail d'enquête que l'on confirait aux autorités compétentes en la matière. De même, l'objet de mesure utilisé ici est un objet magique issu du monde des sorciers. À l'inverse d'un objet technique du monde des Moldus, il ne fait jamais d'erreur et n'exige pas vraiment de théorie concernant son fonctionnement.

Ces quelques limites étant évoquées, nous avons pu aussi voir qu'il était assez facile dans le monde des sorciers de résoudre des débats épistémologiques. En somme, ce dont vous devez vous rappeler après toutes ces péripéties, c'est qu'il est bien plus difficile de trancher ce type de débat pour nous autres, les Moldus. En effet, nous ne disposons nullement d'outils de mesure magiques dont la fiabilité est de 100 %, ni d'hypothèses farfelues à base d'animagus. Aussi, selon la théorie de la connaissance la plus largement admise dans le domaine de l'épistémologie, l'holisme de la confirmation (le fait qu'il ne soit pas possible de confirmer ou de réfuter par l'expérience des propositions ou des croyances isolées. Ce qui est confronté à l'expérience, c'est toujours un système de propositions et de croyances (une théorie entière) et, en dernière analyse, la totalité de notre savoir), une seule expérience ne possède pas la force logique de confirmer, d'infirmer ou même de départager des théories concurrentes. Mais nous allons en rester là pour l'instant, avant d'entrer dans des considérations trop complexes qui n'auraient plus leur place dans cette introduction. « Méfaits accomplis ! »

Pour aller plus loin 

Si cet article vous a intéressé et que vous souhaitez aller plus loin, quelques contenus à lire ou à regarder sans modération. 

Pour une introduction à la philosophe des sciences : 

Un exemple de débat épistémologique résolu par l'expérience dans le monde des Moldus : 

Sur les hypothèses auxiliaires, le rapport entre théorie et expérience, et l'holisme de la confirmation : 

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