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Les problèmes d’argent font-ils chuter les capacités intellectuelles ?

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Les personnes pauvres s'engagent souvent dans des comportements qui renforcent leur précarité économique. Souvent, on accuse le milieu social et le faible niveau d'éducation, qui ne leur permet pas de faire les bons choix. Mais il y aurait une autre explication : les problèmes financiers accapareraient une partie des ressources intellectuelles, limitant ainsi l'énergie mentale dépensée pour les autres aspects de la vie.

La pauvreté pourrait engendrer la pauvreté. Les personnes victimes de problèmes d'argent seraient tellement focalisées sur leurs soucis que leur cerveau ne pourrait se concentrer sur les autres problèmes de leur vie, ce qui contribuerait à entretenir la misère. Les pauvres ne sont pas moins intelligents, leurs préoccupations les empêchent d'utiliser toutes leurs facultés intellectuelles. © Nickolas Nikolic, Flickr, cc by 2.0

On dit que l'argent ne fait pas le bonheur, mais d'une certaine façon, il pourrait contribuer à l'intelligence. Si cette accroche a de quoi faire polémique, il ne s'agit pas de stigmatiser une fois de plus les populations pauvres qui souffrent déjà suffisamment, mais plutôt d'évoquer les résultats d'une étude très sérieuse et humaine publiée dans la revue Science. Au lieu d'expliquer les mauvais choix que sont plus enclins à faire les personnes en situation de précarité par leur manque d'éducation et leur statut social, comme c'était souvent le cas jusque-là, les auteurs ont montré que le fait de devoir faire face à des problèmes financiers occupe leur esprit et les empêche de consacrer toutes leurs capacités intellectuelles sur les autres soucis de leur quotidien.

Le protocole expérimental et les conclusions permettent d'éclaircir tout cela. Dans une première phase, les chercheurs ont interrogé environ 400 clients qui se promenaient dans les couloirs d'un centre commercial du New Jersey. Leurs revenus annuels étaient compris entre 20.000 et 70.000 dollars (15.000 et 53.000 euros). On les a mis face à un problème hypothétique. Comment réagir si la voiture montre des problèmes et que le montant des réparations s'élève à X dollars ? Payer de suite, contracter ou un emprunt, ou bien croiser les doigts en espérant qu'elle tienne le coup ?

Comme souvent dans ce genre de question, le temps porte conseil, aussi les auteurs leur ont-ils laissé quelques minutes de réflexion. Durant ce délai, les volontaires ont été invités à participer à deux petits tests pour évaluer leurs capacités cognitives.

Les problèmes d’argent nous font perdre nos moyens

Lorsque le coût des réparations est mineur (150 dollars, soit 110 euros), tous les clients interrogés réalisent les mêmes scores aux exercices intellectuels, quel que soit leur niveau de vie. En revanche, quand il faut dépenser 1.500 dollars (1.100 euros), la donne change. Les plus modestes, pour qui la somme est rondelette, deviennent mois performants que les plus aisés.

Les scientifiques émettent l'hypothèse que le dilemme dans lequel cette question plonge les plus pauvres les empêche de se concentrer pleinement sur les exercices qu'on leur propose ensuite. Leur cerveau est accaparé par des problèmes financiers, et dispose donc de moins de ressources pour répondre aux tâches demandées.

Mais cette expérience n'a pas été menée dans des conditions réelles. En va-t-il différemment chez des populations devant réellement faire face à des soucis d'argent ?

Il est bien connu que l'argent fait tourner les têtes. Mais lorsqu'il vient à manquer, il altère également la capacité de réflexion. © Tobym, Fotopédia, cc by nc nd 2.0

Les paysans indiens semblables aux clients états-uniens

Une seconde expérience a cette fois été menée auprès de 464 cultivateurs indiens de canne à sucre. Ils sont connus pour la périodicité de leur richesse. En effet, 60 % de leurs revenus leur parviennent juste après la récolte. Au cours de l'année, leurs réserves pécuniaires s'amenuisent donc, et ils vivent dans la précarité dans les derniers temps précédant la manne suivante. Ils constituaient donc un public particulièrement pertinent pour ce genre d'analyse.

Soumis au même protocole que dans l'expérience précédente, ils ont été testés juste avant et juste après la récolte. Leurs résultats sont tout à fait similaires aux observations effectuées aux États-Unis. Là encore, le manque d'argent leur fait perdre de capacités intellectuelles dont ils disposent quand tout va bien.

Réadapter la société aux plus modestes ?

Or, il a été montré que les personnes pauvres étaient plus enclines à opter pour des comportements qui vont à l'encontre de leurs propres intérêts. Ainsi, les précaires suivent moins scrupuleusement leur traitement médical lorsqu'ils sont atteints de maladies chroniques comme le diabète, oublient facilement des rendez-vous, ou multiplient les emprunts. Ces actions les plongent encore davantage dans le cercle vicieux de la pauvreté.

Jiaying Zhao, l'un des auteurs, affilié à l'université de Colombie-Britannique (Canada), considère que ces préoccupations immédiates face à l'argent consomment « de la bande passante mentale », expliquant par cette métaphore que toutes les ressources cognitives ne sont pas disponibles lorsque les moyens viennent à manquer. Il chiffre cette perte intellectuelle à 13 points de QI, équivalente à l'effet d'une nuit blanche.

Face aux problèmes qu'ils viennent de souligner, les auteurs appellent les administrations à prendre en compte ce déficit intellectuel temporaire chez les plus modestes. Si l'on adapte la politique fiscale aux plus précaires, pourquoi ne pas en faire de même avec les formulaires qu'on leur envoie ? Si leur cerveau leur joue des mauvais tours au moment de prendre des décisions importantes dans leur vie quotidienne, concernant l'éducation des enfants ou la recherche d'emploi, les pauvres peuvent compter sur une valeur qu'ils partagent davantage que les riches : l'altruisme.

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