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Les sources de la vérité

Dossier - L'animal de vérité
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L'Homme est un animal, et en cela il est infiniment petit ; mais il est le seul animal à avoir accès à la connaissance. Seul parmi les êtres vivants, il s'interroge sur sa nature et la valeur de ses actes, et cette faculté le rend infiniment grand.

  
DossiersL'animal de vérité
 

La question de la vérité est suffisamment complexe pour que l'on n'y ajoute pas une confusion quant à la nature du sujet traité.

La Création d'Adam (par Michel-Ange). © 1a2b3c, Wikimedia commons, DP

Un exercice préalable de typologie s'impose. Il faut ainsi opposer, au moins en première approximation, la vérité révélée à la vérité rationnelle, même s'il est possible d'avancer qu'elles trouvent toutes deux leurs origines dans l'esprit humain.

La révélation est pensée comme un don fait aux hommes par un ou des esprits ou divinités qui constituent, selon les cas, des principes transcendants créateurs ou organisateurs du monde. Là réside la source de la Vérité absolue qu'il est donné aux hommes de reconnaître et d'accepter par un acte de foi. Ici, la vérité est volontiers prescriptive et définit de ce fait ce qu'est le Bien. L'homme de foi épris de vérité connaît la voie bonne (ou obéit aux esprits interrogés par les chamans), agit selon les prescriptions divines (ou, au moins, surnaturelles) et suit donc le bon chemin, celui qui conduit à la lumière et au Bien. Telle est la « splendeur de la vérité » pour reprendre le titre de la lettre encyclique papale de 1993.

La vérité, fondement des morales religieuses

À côté de cet aspect prescriptif de la vérité révélée, fondement des morales religieuses, existe aussi une dimension descriptive. La vérité révélée inclut presque toujours un récit mythique fondateur, genèses ou autres sortes de théogonies. Les progrès de la démarche scientifique et de l'esprit rationaliste ont contribué, dans les pays occidentaux et occidentalisés, à cantonner le récit mythique à sa dimension métaphorique, ce qui ne va pas sans résistance et n'a, bien sûr, pas été toujours le cas. En témoignent les démêlés avec leurs églises respectives, de Michel Servet brûlé en 1553 à Genève à l'initiative de Calvin ; de Giordano Bruno brûlé en 1600 à Rome sur ordre de l'Inquisition ; et de Galilée, sommé d'abjurer ses erreurs devant le Saint-Office de Rome en 1632. Au XXe siècle, et encore en ce début du XXIe siècle, le débat a fait et fait rage dans certains États américains entre tenants du créationnisme et défenseurs de la théorie scientifique de l'évolution dérivée des travaux de Darwin. Au Kansas, on a décidé, en 2005, d'enseigner sur le même plan deux hypothèses présentées comme concurrentes et d'égale vraisemblance, celle du darwinisme et celle de l'intervention d'un « dessein intelligent » dans l'évolution du monde et l'apparition de l'homme.

Pour l'essentiel, cependant, les églises dont les fidèles appartiennent à des peuples ayant reçu l'éducation technoscientifique moderne s'efforcent prudemment de rester en retrait dans tous les domaines intéressés par le processus de validation scientifique. Cette prudence cantonnant le message religieux à la morale et, le cas échéant, à la métaphysique n'est d'ailleurs pas récente. Au temps de Galilée, le cardinal Maffeo Barberini qui le soutenait avant de devenir Pape sous le nom d'Urbain VIII disait, à qui voulait l'entendre, que le but de l'Église était d'indiquer comment aller au ciel, et non pas de préciser comment il était fait.

Pour moi, comme pour tout agnostique, l'extériorité de la révélation par rapport à l'homme est bien sûr une illusion. La vérité révélée est en fait imposée par l'autorité. L'idée même de la transcendance et de la divinité est une création, d'ailleurs universelle, de l'esprit humain. Il m'apparaît vraisemblable que tous les groupes humains se soient trouvés confrontés aux conséquences déstabilisatrices de leurs progrès mentaux et de l'approfondissement de leur conscience. L'aptitude à envisager l'avenir, dont je fais l'élément déterminant de l'éveil d'une conscience de soi, c'est-à-dire de l'unicité de son être, aboutit à la connaissance insupportable de la déchéance, de la mort et de la putréfaction certaines.

L'Homme a besoin d'un récit mythique

Appréhendant par ailleurs les multiples phénomènes de la nature, ne pouvant éviter de se poser la question de leur signification, nos ancêtres ont été tenus, afin de surmonter le malaise, voire l'épouvante provoqués par un monde inintelligible, de donner sens à ce qu'ils observaient et percevaient. En l'absence d'une démarche scientifique, qui est une création récente de l'humanité (pas plus de cinq mille ans), le récit mythique assurait au monde sa cohérence et permettait de transformer la mort inéluctable en un rituel de passage. Le concept des esprits, des dieux et des vérités qu'ils permettaient au monde de connaître m'apparaît de ce fait avoir constitué une étape essentielle de l'évolution humaine. Il fallait en effet échapper aux terreurs de tous ordres emprisonnant la pensée et inhibant l'action pour que l'homme pût prendre son envol.
Des primates du genre Homo ont donc inventé l'idée des dieux par nécessité, ils se sont révélés à eux-mêmes la révélation que le mythe a prêté à une autorité divine. Le recueil et la transmission de ce mythe, son interprétation, très souvent son enrichissement par addition de nouveaux récits au fil du temps, impliquent, dans la presque totalité des cas, une autorité humaine jouant à la fois un rôle de médiateur et d'intercesseur entre la divinité et l'humanité, et celui de représentant des dieux sur terre. Cette autorité intermédiaire a été, au cours du temps et selon les religions, celle des chamans, des prêtres, des imams et d'élus exceptionnels : les saints, les sages et les marabouts.