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La vérité rationnelle

Dossier - L'animal de vérité
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L'Homme est un animal, et en cela il est infiniment petit ; mais il est le seul animal à avoir accès à la connaissance. Seul parmi les êtres vivants, il s'interroge sur sa nature et la valeur de ses actes, et cette faculté le rend infiniment grand.

  
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Je distinguerai parmi les démarches de recherche rationnelle de la vérité ce qui relève, soit d'une pratique scientifique, soit d'une interrogation métaphysique.

La logique des mathématiques. © Sashkin, Fotolia

La distinction ne va pas de soi dans nombre de disciplines et de situations limites et il convient d'accepter une certaine convention pour préciser aussi exactement que possible ce dont on parle.

Je réserverai le terme de « scientifique » à la quête de connaissances des lois de la nature fondée sur une approche rationnelle dont les énoncés peuvent être soumis à vérification expérimentale et, le cas échéant, formellement réfutés par un raisonnement logique et les données de l'expérience. Les procédés cognitifs à l'œuvre sont : l'observation, l'hypothèse et l'induction, la mise à l'épreuve, les déductions tirées de celles-ci, ce qui aboutit à des énoncés toujours falsifiables, pour utiliser le terme de Karl Popper, c'est-à-dire réfutables par des arguments eux aussi scientifiques.

La quête scientifique s'est articulée autour des mathématiques

La pratique scientifique de l'humanité est récente alors que la créativité technique a plus de deux millions d'années et est même antérieure à l'homme proprement dit. Le discours sur la logique et la quête scientifique de la connaissance appartient au logos grec mais les premiers signes indiscutables de pratiques scientifiques (des équations algébriques) ont été décelés plus de vingt siècles auparavant, sur des tablettes d'argile mésopotamiennes. En fait, jusqu'à Galilée au tout début du XVIIe siècle, la science ne sera que très marginalement expérimentale. Elle s'articulera avant tout autour du langage logique universel par excellence que sont les mathématiques, en particulier la géométrie. Les procédures mathématiques de validation et de réfutation ne font guère appel qu'à des expériences de pensée où les outils mathématiques sont suffisants, assurant l'autonomie, qui peut devenir autarcie, d'une discipline dont le langage et les méthodes deviennent le sujet d'étude. On peut alors parler d'une linguistique mathématique.

À partir de Galilée, le statut du langage mathématique s'élargira de manière explicite : il deviendra celui à l'aide duquel Dieu a rédigé le grand livre de la nature. Les phénomènes naturels devront être sollicités par l'expérience et l'observation, grâce à l'utilisation de moyens techniques appropriés. Les résultats expérimentaux seront interprétés en termes mathématiques, conduisant au dévoilement de la loi naturelle sous-jacente.

Ces principes généraux restent d'actualité dans la science moderne dont les différentes disciplines se différencient néanmoins par la part respective qu'y jouent les données expérimentales et la conceptualisation mathématique. Cette dernière est ainsi centrale dans le champ de la physique théorique où l'expérience se voit souvent confier la tâche de vérifier ce qu'avance la formalisation mathématique. En revanche, dans la plupart des domaines de la biologie et des sciences humaines, le recours aux outils mathématiques autres que les statistiques et calcul de probabilité reste rudimentaire car le niveau de complexité des objets d'étude - la cellule vivante, l'organisme, l'homme et ses sociétés - en rend la connaissance non déductible de celle de ses constituants élémentaires. Les formules qui rendent compte des propriétés des atomes et des particules subatomiques demeurent de peu d'intérêt pour connaître les champs spécifiques du vivant et de l'humain.

Le critère de réfutabilité dont Karl Popper se sert pour définir le caractère scientifique d'une proposition est parfois de maniement délicat. La paléontologie est, par exemple, une science indiscutable à laquelle se réfèrent beaucoup des hypothèses du « roman anthropologique » dont cet ouvrage est l'objet. Ces hypothèses ne peuvent en général pas être démontrées avec certitude. Si elles restent accessibles à une argumentation logique destinée à les réfuter, cette réfutation est rarement acceptée comme démonstration indiscutable. Cette observation vaut aussi, et même plus encore, en ce qui concerne les disciplines telles que la sociologie, l'ethnologie ou la psychologie.

Propositions et solutions peuvent s'opposer au plan de la logique

À un degré de plus, on s'affrontera à une question qu'il est légitime de poser et dont la réponse sera cherchée rationnellement dans le respect des règles de la logique. Pourtant, des propositions issues d'un tel travail, toute cohérentes fussent-elles, pourront toujours se voir opposer d'autres solutions tout aussi recevables au plan de la logique. L'origine de la raison et de la conscience, la nature de la Vérité, du Bien et du Beau, l'essence de l'être, la question de l'étant, objets philosophiques par excellence, en sont des exemples. Au-delà des sciences, au-delà de la physique, pour parler comme Aristote, commence le champ de la métaphysique, conçue comme une approche rationnelle des causes premières non fondées sur les sciences de la nature.

Il importe d'établir une distinction claire entre la difficulté de démontrer de façon définitive un postulat scientifique, une proposition métaphysique, et le relativisme sceptique qui, depuis Protagoras et les sophistes, Pyrrhon, jusqu'aux courants philosophiques postmodernes, considère que la vérité est impossible à atteindre, qu'elle ne peut qu'être relative et qu'il importe par conséquent de se satisfaire de l'adage « À chacun sa vérité ». L'argument opposé à cette conception est un exemple classique de logique philosophique : si rien n'est vrai, la proposition niant la possibilité de la vérité et posant l'égalité de tous les points de vue ne l'est pas non plus. De plus, les sophistes grecs étaient des sortes de professeurs d'éducation civique proposant de former les élites de la cité. Comment le pouvaient-ils, si toutes les opinions se valent et s'il n'existe pas d'enseignement supérieur aux autres ?

En réalité, si on les juge au plan de la rationalité, il est possible d'établir une hiérarchie entre une proposition logique, à laquelle une argumentation rationnelle peut être opposée, et un acte de foi ou de déférence à l'opinion commune (la doxa grecque) que l'on est incapable de justifier en raison. Ni la physique ni la métaphysique ne sont bien entendu le règne du « n'importe quoi ». Pourtant, l'interrogation métaphysique qui avait jusque-là constitué l'une des dimensions de la pensée de tous les scientifiques est contestée dans sa légitimité, même depuis la philosophie positiviste d'Auguste Comte au XIXe siècle et, au-delà, par la pensée scientiste dont la vigueur ne décline guère en ce début du XXIe siècle.