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Sciences, foi et métaphysique

Dossier - L'animal de vérité
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L'Homme est un animal, et en cela il est infiniment petit ; mais il est le seul animal à avoir accès à la connaissance. Seul parmi les êtres vivants, il s'interroge sur sa nature et la valeur de ses actes, et cette faculté le rend infiniment grand.

  
DossiersL'animal de vérité
 

La croyance et le souci d'une démonstration rationnelle d'un énoncé sont à ce point contradictoires qu'on a tendance aujourd'hui à opposer sciences et religions, ou bien à s'efforcer, dans nombre d'articles et d'ouvrages, d'expliquer les raisons pour lesquelles elles ne sont, tout compte fait, pas inconciliables. Une telle opposition est, à dire vrai, récente. 

Portrait d'Albert Einstein. © Oren Jack Turner, Princeton, N.J. Wikimedia commons, DP

Jusqu'au XIXe siècle, et encore au début du XXe siècle, presque aucun des grands scientifiques ne récusait l'idée d'une transcendance organisatrice du monde, ils étaient même en général habités d'une foi profonde. Cela vaut aussi pour des savants et penseurs qui ont eu pourtant maille à partir avec les autorités de leurs religions respectives tels Galilée, déjà cité, ou, au XIIe siècle en Andalousie islamique, le philosophe et médecin arabe Averroès. Ce dernier fut contraint à l'exil sous la pression du courant musulman intégriste qui ne lui pardonnait pas d'enseigner qu'existaient deux sources légitimes de vérité, la religion et la métaphysique.

Dans le monde chrétien, l'évidence de Dieu, référence ultime, est partagée par la longue lignée des scientifiques jusqu'au XXe siècle : Copernic, Kepler, Galilée, Descartes, Leibniz, Pascal, Newton, Pasteur, Buffon, Claude Bernard. Des deux pères de la théorie de l'évolution, Jean-Baptiste Lamarck et Charles Darwin, seul le premier était totalement athée. Darwin, au moins jusqu'aux dernières années de sa vie, intégrait l'idée d'une puissance divine. Quant à Albert Einstein, il continuait à récuser dans la première moitié du XXe siècle l'indéterminisme quantique : « Dieu ne joue pas aux dés », disait-il.

De la démarche scientifique à l'interrogation métaphysique 

Outre l'influence d'une société profondément spiritualiste et le pouvoir répressif des églises chrétiennes, c'est la recherche des causes premières qui conduisait tous ces savants à l'idée de Dieu. La démarche scientifique est fondée sur la recherche des causes et des mécanismes de tous les phénomènes observés. Cela amenait les hommes de science à étudier des enchaînements causaux selon le principe voulant que le phénomène D soit expliqué par C dont B est la cause, sous l'influence de A. Dieu était alors ce déterminant suprême « A », cause première de l'existant, n'étant lui-même déterminé par rien d'autre que lui-même. C'est donc à travers une interrogation métaphysique prolongeant la démarche scientifique que l'on parvenait à l'évidence de Dieu, source de toute chose.
Le langage mathématique universel, géométrique, en lequel est écrit le grand livre de la philosophie de la nature témoignait, pour Galilée, de Dieu réalisant ses œuvres par ce moyen. Ainsi la science, loin de disqualifier la foi en le créateur de toute chose, y menait nécessairement. Descartes faisait de Dieu une évidence s'imposant d'elle-même, irréfutable, condition de la raison humaine. On peut douter de tout, disait-il, même de données mathématiques car l'esprit peut être trompé. En revanche, « je pense, j'existe, est nécessairement vrai » (deuxième méditation) et cette certitude de ma pensée et de mon existence est la condition de toute autre connaissance. Pour Descartes, l'homme est certain d'exister et de penser, mais peut douter de ce que son esprit lui propose car il est imparfait. Cependant, la raison a les moyens de parvenir à la connaissance. Il est donc nécessaire qu'existe, à côté des êtres imparfaits que nous sommes et des choses incertaines, un être infaillible et parfait, condition de la vérité.

Le chemin vrai, ce sera pourtant à l'homme emprunt de doutes de l'identifier grâce à une méthode d'approche rationnelle décrite en détail par le philosophe (Discours de la méthode). Cantonner Dieu, en quelque sorte, à ce rôle de condition d'un raisonnement humain à la recherche de la vérité fut très critiqué par les autres savants et philosophes du XVIIe siècle tels Leibniz et Pascal pour lesquels l'intervention divine se manifeste au monde bien au-delà de l'esprit humain. L'athéisme montre bien sûr le bout de son nez au XVIIe et au XVIIIe siècles, mais plus chez des philosophes comme Spinoza et Diderot que chez des scientifiques. Pour Spinoza, c'est la nature dans son ensemble qui est cause d'elle-même et détermine les propriétés des choses et des êtres, y compris les actions humaines. Cette sorte de panthéisme athée amènera Spinoza à être condamné et rejeté par les autorités israélites d'Amsterdam.

Le positivisme, fracture moderne entre sciences et foi

C'est par conséquent l'interrogation sur les causes premières, la question du pourquoi qui conduisit tant de penseurs et de scientifiques des siècles passés à utiliser une rationalité métaphysique lorsque la méthodologie scientifique devenait inopérante, et les mena à l'idée de Dieu, du grand horloger ou du grand architecte de l'univers. Au XIXe siècle, Auguste Comte et l'école positiviste remettront en cause la légitimité de toute interrogation « au-delà de la physique », c'est-à-dire de la science. Ils disqualifieront de la sorte tout questionnement métaphysique. La pensée théocratique puis métaphysique constituent pour Auguste Comte deux états successifs de l'humanité dans son ascension vers les temps modernes ou les vérités positives découlent de la démarche scientifique. Seule se pose la question du « comment ? », celle du « pourquoi ? », d'ordre métaphysique, relève d'une étape aujourd'hui dépassée de la pensée humaine qui a acquis les outils techniques et cognitifs pour traquer les vérités objectives. Il convient de ne pas s'égarer en posant des questions demeurant à ce jour - sans doute de façon transitoire - inaccessibles aux sciences.

Une telle dénonciation des interrogations métaphysiques coupe, en quelque sorte, le pont qui dans l'histoire avait tout naturellement amené les pères de la science moderne à passer des phénomènes de la nature à leur cause première, c'est-à-dire Dieu. Là, réside l'élément déterminant de la fracture moderne entre sciences et foi. À dire vrai, la victoire du scientisme positiviste n'est ni complète ni définitive. Une première démonstration en est apportée par l'évolution ultime du positivisme vers une doctrine et une pratique quasi-religieuses dont des églises, aujourd'hui sans fidèles, persistent encore dans quelques pays d'Amérique latine. Par ailleurs, les scientifiques, y compris les plus grands d'entre eux, ne sont pas prêts à éradiquer toute pensée métaphysique ; il n'est que de lire la correspondance entre les grands physiciens du début du siècle, par exemple Einstein et Heisenberg, pour s'en convaincre.

L'injonction à s'interdire de raisonner sur des sujets irréductibles à une démarche strictement scientifique m'apparaît irrecevable et dangereuse. Irrecevable, car cela revient à une sorte de castration de l'esprit, facteur d'impuissance à structurer la pensée de manière cohérente. Qui peut vraiment cheminer toute une vie en s'efforçant de connaître scientifiquement les mécanismes des phénomènes sans se poser jamais la question de leur origine, de leur nature, de leur signification globale, de la légitimité des efforts consentis pour les élucider, de la raison pour laquelle on le fait et de l'usage que l'on réservera aux savoirs et aux pouvoirs ainsi accumulés ?

Bien sûr, il convient de s'efforcer toujours d'établir une distinction entre l'aboutissement d'une recherche scientifique et celui d'un raisonnement métaphysique, en évitant d'utiliser le prestige du premier afin de renforcer le pouvoir de conviction du second. Le danger d'une récusation a priori de tout effort de réflexion métaphysique est que, frustrés de ne pas trouver dans les énoncés scientifiques réponse à leurs questions et à leurs aspirations, en déshérence d'éléments unificateurs de leurs pensées et de leurs vies, beaucoup d'hommes et de femmes, de plus en plus en ce début de XXIe siècle, tombent dans des croyances diverses dont les amarres avec une recherche rationnelle des vérités nécessaires, même lorsqu'elles échappent aux techniques de la science, ont été rompues. La quête métaphysique et exigeante ne conduit pas au fanatisme, l'incohérence d'une pensée dont la fringale n'a pas été apaisée par le seul régime des vérités positives, si.