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Des sources écrites incomplètes et orientées

Dossier - L'esclavage et le marronnage à la Réunion
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L'histoire de l'esclavage à La Réunion, malgré les recherches universitaires récentes, n'a pas encore révélé tous ses secrets. S'il est vrai que le passé de la population est très jeune et offre la particularité de partir d'un "terminus a quo", il existe toutefois de vastes zones d'ombres que les chercheurs ont du mal à dissiper et qui sont celles de l'arrivée des premiers hommes dans cette Ile.

  
DossiersL'esclavage et le marronnage à la Réunion
 

Autant il est aisé pour l'historien d'aborder l'histoire politique de La Réunion au XVIIIème et XIXème siècles, autant il est difficile de manipuler les sources d'archives quand on veut étudier la question de l'esclavage et notamment du marronnage. La première difficulté réside dans l'insuffisance de sources documentaires concernant la question de l'esclavage. En effet, l'administration coloniale s'est soit désintéressée de l'existence des esclaves, soit n'a pas voulu laisser des traces pour ne pas être jugée par l'Histoire. Nos deux hypothèses se recoupent car le contexte des mentalités au XVIIIème et XIXème siècles pouvait légitimer l'attitude de l'administration coloniale dans son refus de reconnaître l'existence même des esclaves. Il faut se rappeler que les esclaves n'avaient aucune personnalité juridique sinon que d'être assimilé sur le plan du droit à des objets.

A partir de ce postulat, reconnu et affirmé par la royauté dans le code noir, l'administration n'avait aucune obligation de reconnaître l'existence des esclaves en tant qu'êtres humains, mais aussi en tant que composantes de la société coloniale.

Les quelques informations qu'elle fournissait à l'administration centrale - nombre d'esclaves, composition par sexe, âge - suffisaient amplement. Les rapports des gouverneurs et des intendants s'intéressaient plus à l'économie qu'à la situation des éthnies composant la population esclave.

L'application du code noir par l'administration coloniale locale a de plus contribué à la discrimination en matière d'état civil.

Les informations laissées par les autorités coloniales en ce qui concerne l'état civil des esclaves sont incomplètes et souvent très maigres !

Faire une étude démographique à partir de l'état civil des esclaves à l'Ile de La Réunion relève de l'exploit scientifique car les données administratives pour cette catégorie de population sont réduites au strict minimum : deux lignes pour une naissance ou un décès et aucun acte officiel pour les mariages qui sont interdits aux esclaves... Pas de patronyme, seulement des prénoms ou des sobriquets pour désigner les esclaves, ce qui rend très aléatoire, sinon impossible toute analyse de l'évolution des familles sur deux ou trois générations.

Qui sont les esclaves ? Comment sont-ils logés ? Comment s'habillent-ils ? Quelles relations entretiennent-ils avec la vie, l'amour, la mort, la religion ?

Autant de questions, autant de problèmes souvent insolubles dans l'immédiat pour l'historien qui reste confiné dans une démarche classique de recherche. L'administration coloniale ne fournit que quelques informations sur la vie des esclaves ne permettant pas à l'historien de retrouver par les sources écrites le passé de cette population.

Un des grands mystères du phénomène de l'esclavage à La Réunion réside dans la disparition des traces physiques engendrée par le système. Où sont les prisons d'esclaves qu'on trouvait sur toutes les grandes propriétés et dans lesquels on enfermait parfois jusqu'à ce que mort s'ensuive pour les esclaves récalcitrants ? Où sont les fers, les chaînes d'esclaves, les fouets en lanière de cuir utilisés sur toutes les propriété de l'Ile ? Pourquoi n'a-t-on pas conservé ou ne peut-on retrouver quelques uns de ces instruments de tortures alors qu'il en existait sur toutes les grandes propriétés de l'Ile ?

Evoquer la destruction par le temps n'a aucun sens car les 152 ans qui nous séparent de la période servile ne sont certainement pas suffisants pour anéantir des objets en bois, en fer ou en cuir.  Les marrons, ces esclaves en fuite qui ont refusé le système servile en se réfugiant dans les montagnes de l'Ile dès le début de la colonisation, représentent encore un mystère pour les chercheurs de la Réunion. Le marronnage a été particulièrement actif au XVIIIème siècle après l'introduction massive d'esclaves entre 1715 et 1760 pour permettre la culture spéculative du café. Entre 1730 et 1770, le marronnage a connu un tel degré d'intensité qu'il a représenté un danger pour les colons français qui ont su s'organiser militairement et mener une véritable guérilla contre les noirs, en majorité des malgaches, qui refusent la servitude. Le nombre de marrons s'élève "à plus de 500" en 1741 soit près de 6 % de la population de l'Ile. Les renseignements fournis par les documents d'archives restent très approximatifs et ne reposent sur aucune base statistique fiable. En effet, malgré les déclarations faites par les propriétaires d'esclaves marrons auprès de l'administration, il est difficile d'appréhender le nombre exact de marrons auprès de l'administration, car personne ne comptabilisait ceux qui étaient nés dans les montagnes et qui avaient vécu libres et qui avaient sûrement procrée ! De plus, les registres n'ont pas été conservés sauf pour la période 1729-1734 où les recensements d'esclaves marrons au XVIIIème siècle permettent d'affirmer que le nombre d'esclaves excède le millier, ce qui est un chiffre élevé pour l'époque.

Or, sur les conditions de vie des marrons, sur leur organisation sociale, les rapports de l'administration sont muets ! Il est possible de comprendre en partie cette lacune car aucun administratif de la compagnie des Indes se serait hasardé à escalader les dangereuses montagnes de l'Ile, à franchir les pics acérés et à affronter les rigueurs du glacial climat de montagne des hauts de La Réunion. Les seuls rapports concernant les marrons ont été rédigés par les chasseurs de marrons organisés en "détachements" et devant se rendre "dans les bois à la queste des noirs marrons". La création du détachement pour la capture des noirs marrons fut mis en place par un règlement du Conseil supérieur de Bourbon en date du 26 juillet 1729. La chasse aux noirs marrons n'avait pas attendu les règlements royaux pour être pratiquée. Dès les débuts du XVIIIème siècle, les colons avaient mis en place des dispositions pour combattre les marrons. Toutefois le règlement donnait à l'activité de chasse aux noirs sa légitimité.

Tout blanc "en état de porter les armes" devait être inscrit "au rolle" de son quartier par le capitaine du quartier pour faire partie du détachement devant chasser les marrons. Cette première conscription, ne plût pas aux colons créoles obligés de participer à une organisation militaire pour lutter contre les marrons. Devant les difficultés et l'inefficacité de la "conscription obligatoire", la réglementation évolua vers la professionnalisation de la spécialisation des détachements.

En 1742, un habitant souhaitant se faire dispenser de détachement "pouvait faire remplacer par les plus jeunes qui n'ont point d'esclaves". En échange d'une rémunération de trois livres par jour et d'un noir esclave pour les accompagner. 19 détachements sont crées au milieu du XVIIIème siècle : 5 à Saint-Paul, 3 à la Rivière d'Abord, 3 à Saint-Denis, et 8 à Sainte Suzanne. Des primes et des esclaves furent accordés aux chasseurs pour augmenter l'émulation et récompenser les plus hardis : "il leur sera délivré par la Compagnie, aux frais de la commune, sur le pied du tarif, autant de noirs et négresses qu'ils en tueront dans les bois dont, suivant l'usage, ils seront tenus de porter la main gauche". Sur 784 grands-marrons, concernés par les statistiques des esclaves en fuite depuis plus de six mois, pour la période allant de 1725 à 1765, 438 seront capturés, 270 tués dans les bois, 26 morts au bloc ou à l'hôpital, 50 mis à morts ! A l'échelle de la superficie du territoire de l'Ile et de sa population au XVIIIème siècle, le phénomène du marronnage ne peut être considéré comme un simple épisode de l'histoire de l'Ile...

Or, les documents relatifs à l'histoire du marronnage existent en tout petit nombre, car malgré l'importance du phénomène, l'administration de l'époque a laissé peu de traces écrites sur le sujet. Le problème n'est pas seulement une question de conservation d'archives, mais une pénurie suspecte d'informations...

Quelle est la cause ? Probablement la mentalité de l'époque qui réduisait l'esclave et encore plus l'esclave marron, qui osait par son comportement bravé l'ordre colonial, est un objet sans intérêt. Eliminer physiquement un noir marron en le tuant à bout portant quelque soit son sexe, homme ou femme ou enfant, ne posait aucun problème de conscience aux chasseurs noirs. Bien plus, la chasse aux marrons est encouragée par l'administration qui récompense par des primes leurs captures. La vie des marrons n'a pas plus d'importance que celle d'un animal abattu dans la forêt et qui n'aura pas droit à une sépulture. Seule "la main gauche" rapportée comme trophée, mais surtout comme preuve de la mort du marron pour obtenir la prime a une valeur pour les chasseurs de marrons. On peut facilement comprendre, à partir de cet état d'esprit, pourquoi la population esclavagiste a laissé si peu de traces historiques sur les noirs marrons. La mort du marron n'a aucun intérêt. Pourquoi laisser des témoignages écrits ? Aucun homme d'église au XVIIIème siècle, aucun lettré ne s'est manifesté pour dénoncer la chasse aux noirs marrons. Le marron est assimilé à un animal dangereux qui doit être traqué comme le recommande en 1741 cet ancien colon rentré en France après avoir subi plusieurs descentes de marrons sur ses propriétés. Cet habitant suggère l'intervention de l'armée "comme remède et moyens pour la destruction des noirs marrons". Il faut, dit-il "soixante hommes choisis de la marée chaussée, forts et vigoureux, quatre exécuteurs des hauts faits pour expédier sur le champs les mutins sans aucune considération (...) habiller les en vestes de buffles et bonnet du même cuir, des souliers faits exprès à deux semelles, et une feuille de fer blanc entre les deux semelles pour éviter les embûches que sont des fers et bois pointus qui traversent les pieds et blessent dangereusement... " Après de telles recommandations, comment s'attendre à des nombreux écrits, sinon à des écrits objectifs concernant le phénomène du marronnage ?