La cité des Merriens (ou des Mériens) serait une université flottante. Elle n'appartiendrait ni à un groupe privé ni à un pays. Elle serait internationale et ouverte à tous. L'océanographie s'y pratiquerait sur la mer, une présence permanente qui permettrait d'autres approches des sciences maritimes. © Jacques Rougerie

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En diaporama, les rêves de Jacques Rougerie pour habiter la mer

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Architecte passionné par l'océan, Jacques Rougerie a travaillé pour Océanopolis et Nausicaa et a toute sa vie mené des projets pour habiter la mer. À TEDxCannes, le créateur du Sea Orbiter parlera de ses projets, actuels et anciens, pour expliquer qu'il faut savoir rêver pour créer.

« Quand on aime on a toujours 20 ans », chantait Jean-Pierre Ferland. L'adage s'applique très bien à Jacques Rougerie, architecte et amoureux de l'océan. Il faut avoir 20 ans pour imaginer, dans les années 1970, vivre sous la mer... et le faire. Quelques décennies plus tard, Jacques Rougerie, qui aime toujours autant la planète et ses océans, a toujours 20 ans quand il imagine Sea Orbiter, navire océanographique vertical et dérivant, mais aussi une université internationale flottante pour permettre à tous les pays, même la Mongolie, d'étudier l'océan, sans oublier des habitats durables pour l'espace...

C'est ce genre d'idées qu'il viendra exposer à la conférence TEDxCannes ce samedi 26 avril, « parce qu'il faut provoquer, déclencher », explique ce jeune homme que Futura-Sciences a rencontré.

Galathée, mise à l'eau en 1977, est la première expérience d'installation durable dans la mer. D'autres réalisations suivront, comme l'Hippocampe, en 1982. Jacques Rougerie et Henri-Germain Delauze (fondateur de la Comex) y passeront Noël. © Jacques Rougerie

Futura-Sciences : Où en est le projet Sea Orbiter ?

Jacques Rougerie : Les études techniques sont terminées, grâce au consortium, avec par exemple Technip pour l'ingénierie, ABB pour la propulsion, Veritas pour la certification. Quand le budget sera bouclé, le chantier commencera et il y en aura pour dix-huit mois.

Est-ce que ce sera un gros chantier ?

Jacques Rougerie : Sea Orbiter mesure 58 mètres de haut, dont 12 pour la coiffe et 15 pour la quille. Un chalutier, c'est 35 m de long. C'est donc un chantier de taille ordinaire, si ce n'est que le bâtiment est vertical.

Le programme scientifique est-il en préparation ?

Jacques Rougerie : Oui. Il y a un consortium scientifique. On retrouve par exemple Charles Kennel, de l'université d'Hawaï. Le CNRS et l'Ifremer collaborent. Il y aura des études de plancton, avec Christian Sardet qui a travaillé sur Tara. Les projets pour Sea Orbiter sont différents, car il ne navigue pas (ou peu), il dérive 80 % du temps. Il y aura par exemple un hydrophone qui enregistrera les sons en permanence. Il y aura un sous-marin, installé sous le niveau de la mer et que l'on pourra mettre en œuvre même par gros temps, jusqu'à des creux de 4 m. Aujourd'hui, depuis un bateau, le maximum pour descendre est de 1,5 m.

Le Sea Orbiter, un bâtiment dérivant mais capable de se déplacer. Avec ses éoliennes et ses panneaux solaires, il fournit l’énergie dont il a besoin et peut rester très longtemps en mer, abritant des laboratoires et, sous la surface, des sas d'entrée et sortie pour des plongeurs ou des engins sous-marins. Il n'existe pas aujourd'hui de possibilité pour des océanographes de rester pour de longues durées au sein d'une même masse d'eau. © Jacques Rougerie

Est-ce une nouvelle manière de faire de l’océanographie ?

Jacques Rougerie : Ce sont les océanographes qui se chargeront de révolutionner leur domaine... C'est vrai qu'il faut repenser cette discipline. C'était bien l'idée de Jacques Piccard [un océanographe suisse, NDLR], de faire un outil qui ne soit pas un bateau. C'est vrai aussi pour l'espace.

L’université flottante, avec ses Merriens comme vous aimez le dire, est un projet très ambitieux pour enseigner l’océanographie sur une gigantesque structure flottante. Est-ce réaliste ?

Jacques Rougerie : C'est une provocation... Internet est un outil fabuleux, qui met les connaissances à la portée de tous. Pour l'océan, je crois qu'il faut bâtir une banque de données mondiale, une université internationale, pour que tous les pays, même sans façade maritime, puissent en bénéficier. Pourquoi pas une océanographie mongole ?

L'Aquascope, un trimaran d'observation sous-marine mis à l'eau en 1979, embarque huit ou dix personnes selon les versions. Grâce à sa flottabilité variable, il pouvait s'enfoncer et permettre à ses occupants d'observer sous la surface à travers des hublots en méthacrylate. © Jacques Rougerie

Avez-vous foi en l’océan ?

Jacques Rougerie : Les océans peuvent nous nourrir et nous être utiles, si on les protège. J'ai lancé des projets sur la problématique de la montée du niveau de la mer et de ce qu'il faut faire pour s'y adapter. Ces projets sont surtout des idées. Si les choses, ensuite, se passent autrement, ce n'est pas grave ! L'important est de réfléchir ensemble.

Le projet Sea Orbiter a été retardé pour cause de financement difficile. La cité des Merriens serait coûteuse. Ne vous dit-on pas que ces projets sont trop chers ?

Jacques Rougerie : On me le dit tout le temps ! Pourtant, je vous l'ai dit, le chantier de Sea Orbiter n'est pas énorme et les techniques sont prêtes. L'université flottante, Sea Orbiter... Ce sont des projets qui inspirent. Dans l'exploration de l’espace, c'est la présence de l'Homme qui a motivé et inspiré le développement de techniques. Pour la mer, c'est la même chose.

Êtes-vous un rêveur ?

Jacques Rougerie : Oui, je suis un rêveur, mais un rêveur pragmatique ! On peut réaliser ce genre de projets. J'y crois, car je suis optimiste. Je suis fasciné par le génie humain. Je n'oublie pas les dégâts que l'Homme peut faire, bien sûr, mais la technologie peut nous permettre de faire de belles choses, à condition de ne pas nous laisser dominer par elle.

C'est ce que vous expliquerez au TEDxCannes, intitulé « happiness&business », le bonheur et le travail ?

Jacques Rougerie : Bien sûr. Quant à la distinction entre travailler et être heureux, disons que je suis un peu comme un musicien, ou comme les astronautes, ou les ingénieurs. Je ne sais pas où s'arrête le travail. Vous savez, mon père était scientifique et ami de Théodore Monod. Pour eux, il n'y avait pas de distinction entre semaine et weekends. Et à l'heure de la retraite, ils allaient toujours à leur bureau...

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