Notre compréhension de l’histoire d’Homo sapiens réserve encore bien des surprises. En analysant d’anciens outils en pierre excavés en Allemagne, une équipe internationale d’archéologues a découvert que l’Homme moderne avait déjà atteint le nord-ouest de l’Europe il y a plus de 45 000 ans, soit quelques milliers d’années plus tôt que ce que l’on pensait, bien avant la disparition de Néandertal dans la région. Leurs travaux permettent également de dresser une compréhension plus précise du mode de vie et du régime alimentaire de ces premiers humains modernes, ainsi que les conditions environnementales auxquelles ils devaient faire face.


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    Si les plus anciens fossilesfossiles du genre HomoHomo datent d'il y a environ 2,8 millions d'années, les premiers Homo sapiens, ou Hommes modernes, sont vraisemblablement apparus en Afrique il y a environ deux à trois cents milliers d'années. Nous descendons toutes et tous de ces individus, et les Homo sapiensHomo sapiens sont aujourd'hui les seuls représentants du genre Homo, les autres espècesespèces étant éteintes. Les Homo sapiens se distinguent notamment des autres espèces du genre Homo par un mode de déplacement exclusivement bipède, un cerveaucerveau plus volumineux et une pilosité corporelle moins marquée ; et si d'autres espèces d'hominidéshominidés en étaient également capables, l'Homme moderne est remarquable pour ses formidables capacités cognitives (permettant par exemple la confection d'outils complexes, la domesticationdomestication d'espèces animales et végétales, l'utilisation d'un langage transmis par l'apprentissage) et pour son aptitude à modifier son environnement afin de mieux exploiter ses ressources.

    A-t-on retrouvé le chaînon manquant de l'humanité ? Revivez l'histoire pleine de rebondissements de la découverte qui aurait pu réécrire notre histoire. © Futura

    Les migrations de l’Homme moderne et ses relations avec les autres hominidés

    L'apparition et l'expansion des Homo sapiens dans le monde se sont accompagnées de l'extinction progressive d'autres espèces du genre Homo, comme l'Homme de Néandertal en Europe, ou l'Homme de Denisova en Asie. Si ces phénomènes semblent être en grande partie causés par la sélection naturellesélection naturelle, de nombreux individus actuels présentent des similarités génétiquesgénétiques avec l'Homme de NéandertalNéandertal, témoignant de contacts et d'hybridationshybridations entre les anciens Homo sapiens et des membres d'Homo neandertalis, aujourd'hui éteints. Les relations entre ces différentes espèces sont en revanche encore mal comprises, et de nombreux mystères restent à élucider quant à la chronologie précise des migrations des Homo sapiens de l'Afrique vers d'autres continents du Globe. Si l'on pensait que les Homo sapiens s'étaient installés en Europe il y a environ 40 000 ans, une équipe internationale d'archéologues et de paléoanthropologues semble indiquer qu'ils auraient été présents dans le nord-ouest de l'Europe il y a plus de 47 500 ans, soit plus de dix millénaires avant l'extinction de ses cousins néandertaliens. Ils publient leurs résultats dans la revue Nature.

    Carte des voies et épisodes migratoires d'<em>Homo sapiens</em> au cours de son histoire. © <em>Encyclopædia Britannica </em>
    Carte des voies et épisodes migratoires d'Homo sapiens au cours de son histoire. © Encyclopædia Britannica

    L'analyse protéomique d'ossements fossilisés

    Pour arriver à cette conclusion, les chercheurs ont effectué entre 2016 et 2022 des fouilles archéologiques dans la grotte de Ranis, dans l'est de l'Allemagne actuelle. Des fouilles y avaient déjà été réalisées dans les années 1930, révélant au sein des huit mètres de couches sédimentaires de nombreux outils en pierre, associés en premier lieu à l'espèce Homo neandertalis ; mais ces premières fouilles avaient été stoppées par la présence d'une solide roche épaisse de près de deux mètres d'épaisseur, empêchant l'excavation des couches sous-jacentes. Lors de la récente reprise des fouilles, les archéologues sont parvenus à la retirer, leur donnant accès à des couches jusque-là jamais observées : ils y ont fait la découverte surprenante d'ossements fossilisés, dont certains d'origine humaine. Sans pouvoir identifier à l'œilœil nu les espèces animales auxquelles ces ossements appartenaient, l'équipe a eu recours à une technique d'analyse protéomique - une méthode qui permet d'identifier des protéinesprotéines dans des restes fossilisés afin d'en déduire l'espèce à laquelle ils appartenaient. En combinant ces analyses à des méthodes de datation au carbone 14datation au carbone 14, leurs conclusions sont sans appel : des membres d'Homo sapiens étaient présents dans la grotte il y a 47 500 ans, au tout début de leur migration vers le continent européen. Selon les chercheurs, les outils en pierre initialement identifiés comme appartenant à des Néandertaliens auraient en fait été construits par des Hommes modernes ! Sachant que les dernières traces d'Homo neandertalis en Europe datent d'il y a environ 30 000 ans, les deux espèces du genre Homo auraient donc cohabité pendant plus de dix millénaires...

    Des artefacts témoignant du mode de vie des premiers Homo sapiens en Europe

    D'après les archéologues, la grotte n'était alors habitée que de manière épisodique par des humains : la diversité des ossements retrouvés indique qu'elle était aussi parfois habitée par d'autres espèces animales, comme des ours pendant leur hibernation. Les Homo sapiens, qui n'y venaient que pour de courtes périodes, ont d'ailleurs laissé derrière eux des indices sur leur régime alimentaire, comme certains fragments d'ossements révélant qu'ils mangeaient de la viande de cerf, de rhinocérosrhinocéros laineux ou encore de cheval. De plus, des analyses de certains de ces ossements d'animaux ont révélé les conditions climatiques qui régnaient dans la région il y plus de quarante millénaires. La grotte se trouvait alors dans une région caractérisée par un climatclimat froid et continental, similaire au climat qui règne dans la Sibérie actuelle. Ces résultats indiquent que ces premiers humains modernes possédaient déjà de fortes capacités d'adaptation climatique, et que de telles conditions semblaient assez confortables pour que des humains cherchent à s'y installer.

    Deux outils en pierre excavés dans la grotte. © Josephine Schubert, <em>Museum Burg Ranis</em>
    Deux outils en pierre excavés dans la grotte. © Josephine Schubert, Museum Burg Ranis

    Ces résultats indiquent de plus de très probables relations entre les Homo sapiens et leurs cousins néandertaliens, qui étaient d'ailleurs mieux adaptés pour la vie dans un climat froid. Si une petite partie du génomegénome de nombreux humains actuels semble héritée de membres d'Homo neandertalis, certains chercheurs avancent que ce sont justement ces capacités d'adaptation qui ont été sélectionnées génétiquement au fil des générations. L'équipe a ainsi montré que les Homo sapiens se sont aventurés en Europe dans des conditions climatiques très froides, auparavant perçues comme inconfortables, voire inhospitalières. Se déplaçant en petits groupes, ces pionniers ont vraisemblablement partagé leur environnement avec de grands carnivorescarnivores, comme des hyènes, et y ont fabriqué des outils en pierre élaborés.