En 1903, quand les frères Orville et Wilbur Wright pilotent pour la première fois un avion motorisé en ligne droite, Amelia Earhart a 6 ans. Une quinzaine d’années plus tard, la jeune américaine monte dans le cockpit d’un avion en tant que passagère. Au moment où les roues de l’appareil quittent le sol, c’est une évidence pour Amelia. Elle volera ! En octobre 1922, elle atteint l’altitude de 4 300 mètres. Jamais une aviatrice n’avait volé aussi haut. D’autres vols suivront… jusqu’à ce dernier au-dessus du Pacifique.

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Amelia Earhart naît en 1897 à Atchison, dans le Kansas. Fille aînée d'Edwin et Amy Earhart, elle grandit dans un foyer instable, où l’alcoolisme et les problèmes d’argent de son père contraignent la famille à déménager régulièrement, au fil des postes d’avocat qu’il décroche mais ne parvient jamais à garder. Avec sa jeune sœur Muriel, elles restent de longs mois chez leur grands-parents maternels dans une maison confortable d’Atchison. Amelia est une petite fille meneuse, aventureuse et débrouillarde qui profite d’une éducation peu conventionnelle pour son époque. Elle a 6 ans, en 1903, quand Orville et Wilbur Wright pilotent pour la première fois un avion motorisé en ligne droite. Quatre vols successifs sur les collines venteuses de Kitty Hawk, pour un maximum de 264 mètres parcourus à 10 km/h, qui marqueront l’histoire et l’esprit de la jeune Amelia. Tout comme leur exhibition, à laquelle elle assiste en 1909, à l’occasion de la State Fair à Des Moines, dans l’Iowa.

Le déclic après un baptême de l’air

Le véritable déclic a lieu en 1920 alors qu’Amelia a 23 ans et monte pour la première fois dans le cockpit d’un avion en tant que passagère. C’est l'aviateur Franck Hawk qui lui offre son baptême de l’air. Au moment où les roues de l’appareil quittent le sol, c’est une évidence pour Amelia. « J’ai su que je devais voler », raconte-t-elle plus tard. Elle enchaîne les boulots pour s’acheter son premier avion. Un Kinner Airstair jaune poussin qu’elle appelle « Le Canari ». Dès qu’elle a du temps libre, elle quitte la terre ferme et s’envole dans son biplan pour tutoyer les nuages. En octobre 1922, elle atteint l’altitude de 4 300 mètres. Jamais une aviatrice n’avait volé aussi haut.

Le 20 mai 1927, l’Atlantique capitule face aux ambitions humaines. L’océan qui sépare l’Europe du Nouveau Monde ne semble plus aussi infranchissable. Charles Lindbergh, surnommé « Lucky Lindy », rejoint Paris depuis New York en 30 heures et 33 minutes. Il est accueilli en héros au Bourget. « Eh bien je l’ai fait ! », déclarera-t-il à son arrivée alors que les badauds se disputent des morceaux de la toile de son avion. Le Spirit of Saint Louis et le récit de cette traversée inédite font les choux gras de la presse et, surtout, d'un éditeur, George Putnam. Le businessman a une idée : reproduire l’engouement de la traversée de l’Atlantique en avion en invitant une femme dans le cockpit.

Amelia Earhart, première femme à traverser l’Atlantique en avion

En 1928, George Putnam pose à Amelia la question qui va changer sa vie : « Aimeriez-vous être la première femme à traverser l'Atlantique en avion ? » Évidemment, elle accepte. Avec son brevet de pilote et ses années d’expériences, qui de plus indiqué qu’elle ? Bien qu’elle soit nommée capitaine de l’expédition, elle n'a le droit de toucher les manettes que pendant quelques secondes. Elle est une simple passagère, l’atout charme, une plante verte, un « sac un patate », comme elle le dira elle-même. Malgré quelques ratés dus à une météo compliquée, le Friendship relie le Pays de Galles depuis Terre-Neuve après 20 heures de vol et un amerrissage forcé par le manque de carburant. L'accueil à Londres fut triomphal, mais timide à côté de la liesse qui s’empare de New York quand Wilmer Stultz, le pilote, Louis Gordon, le mécanicien, et Amelia retournent aux États-Unis. Tous les regards sont tournés vers elle : elle a 31 ans, elle est d'une beauté éclatante, et le président Coolidge la reçoit à la Maison Blanche. Lady Lindy, comme on la surnomme, est désormais une aviatrice célèbre qui se fait une promesse intime : leur prouver à tous qu’elle est une pilote aussi capable que Lindbergh, pionnier américain de l’aviation.

En 1932, Amelia traverse l’Atlantique en solitaire

En 1932, elle tient parole et décolle d’Harbour Grace à Terre-Neuve, à bord d’un Lockheed Vega rouge flamboyant. Elle atterrit 14 heures et 56 minutes plus tard dans un pré perdu d’Irlande du Nord. Aucun cortège n’est là pour l’accueillir, mis à part un berger un peu surpris qui lui demande d’où elle vient ainsi. « D’Amérique ! », répond-elle pleine d'enthousiasme. Ainsi, Amelia devient la première femme à traverser l’Atlantique en solitaire, pulvérisant au passage le record de Lindbergh. Trois ans plus tard, elle est la première à rallier, en solitaire encore, Hawaï depuis la Californie après plusieurs tentatives infructueuses d’autres aviateurs.

Amelia Earhart en 1935. © NBC Radio, Wikimedia Commons - Domaine public
Amelia Earhart en 1935. © NBC Radio, Wikimedia Commons - Domaine public

Un dernier rêve : un tour du monde en avion

Mais elle rêve d’un plus grand exploit. Après cinq ans de préparation, Amelia est prête pour son dernier défi : un tour du monde en avion par l’est, le long de l’Équateur. Elle demande à Fred Noonan, un navigateur hors pair qui a fait ses classes de la marine avant de devenir pilote commercial et d’ouvrir de nombreuses voies aériennes encore utilisées aujourd’hui, de l’accompagner.

Le 20 mai 1937, Fred et Amelia décollent d’Oakland en Californie, à bord d’un Lockheed Electra modifié spécifiquement pour l’aviatrice. Ce bijou de technologie était qualifié de laboratoire volant par certains. Dix jours après leur décollage, ils quittent les États-Unis par la pointe de la Floride. Ils font escale au Vénézuela, au Suriname, au Brésil, traversent l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Inde. Comme Indiana Jones, ils marquent d’un trait rouge leur carte du monde. Ils longent l’Indonésie pour arriver au nord de l’Australie, et atterrissent à Lae en Papouasie-Nouvelle-Guinée le 2 juillet 1937, après 43 jours de voyage. C’est la dernière fois qu’Amelia et Fred sont vus vivants.

L’étape entre la Papouasie-Nouvelle-Guinée et l’île de Howland est la plus longue de leur périple. Plus de 4 000 kilomètres au-dessus de l’océan, sans aucun moyen de se poser en cas d’urgence. Sur la paillette inhabitée perdue au milieu de l’immensité bleue du Pacifique, on a aménagé une piste pour les accueillir, entre les cocotiers et le sable fin seulement perturbé par les crabes. Fred Noonan paraît inquiet. Les yeux perdus dans son sextant et les sourcils froncés, il reprend ses mesures plusieurs fois. Leur position ne correspond pas à ce qui était prévu et impossible d’avoir une mesure précise de leur position actuelle pour corriger leur trajectoire. Amelia prend sa radio pour contacter l’Itasca, le bateau des garde-côtes américains qui les épaule dans la région Pacifique. Nous sommes le 2 juillet 1937, il est 7 h 32, heure locale. Amelia dit à la radio : « Nous devrions être au-dessus de vous, mais nous ne vous voyons pas. Le carburant commence à baisser. » À 8 h, le bateau reçoit un second message : « Nous vous entendons mais n'arrivons pas à relever un minimum, s'il vous plaît faites un relèvement sur nous et répondez sur 3105 en phonie. »

Au-dessus du Pacifique, Amelia et Fred disparaissent à tout jamais des radars

Les deux aviateurs sont conscients que localiser un minuscule bout de terre dans l’immensité du Pacifique est presque illusoire. Mais avec l’aide de l’Itasca, ils devraient s’en sortir. L’équipage a capté leur message sans réussir à faire le relevé nécessaire, ni à le communiquer. Les marins n’entendront ni ne verront jamais l’avion. L’ultime message d’Amelia indique qu’ils ont changé de cap. Ils ont une chance infime d’atteindre les îles Phénix avant de tomber en panne sèche. Le 2 juillet 1937, au-dessus du Pacifique, Amelia et Fred disparaissent à tout jamais des radars. Personne ne sait ce qu’il s’est passé ce jour-là, et 85 ans après les faits, le mystère plane toujours.

Carte du Pacifique : dernier vol d'Amelia Earhart. Le plan de vol préparé par les deux aventuriers prévoyait un départ de la Papouasie-Nouvelle-Guinée puis une escale indispensable sur l’île de Howland, avant de repartir vers Honolulu et atterrir à Oakland en Californie, là où tout a commencé. © GNU Free Documentation License, CC 4.0
Carte du Pacifique : dernier vol d'Amelia Earhart. Le plan de vol préparé par les deux aventuriers prévoyait un départ de la Papouasie-Nouvelle-Guinée puis une escale indispensable sur l’île de Howland, avant de repartir vers Honolulu et atterrir à Oakland en Californie, là où tout a commencé. © GNU Free Documentation License, CC 4.0

Le mystère de la mort de l’aviatrice plane-t-il toujours ?

Elle était à l’aube de ses 40 ans, lui en avait 44. Les recherches entreprises par l’armée américaine restent vaines. La nature humaine n’aimant pas les histoires sans fin, les théories les plus fantaisistes émergent. Plusieurs d’entre elles sont centrées autour d’une île, encore plus petite que l’île d’Howland, avant-dernière destination prévue par Amelia et Fred. Son nom ? Nikumaroro, ou Gardner I à l’époque d’Amelia. En 1940, les Britanniques ont établi une base militaire sur Nikumaroro. Un général prévient alors sa hiérarchie de la découverte d’un squelette humain incomplet qui pourrait être celui d’Amelia Earhart. En effet, l’île est située sur la fameuse droite 157 337 sur laquelle volait le Lockheed Electra au moment de sa disparition. Est-il possible que les deux aviateurs se soient écrasés non loin d’ici et que leurs restes aient été charriés par la marée jusqu’à Nikumaroro ? Ou ont-ils atterri sains et saufs et vécu quelque temps sur l’île abandonnée au milieu des crabes et des cocotiers ? À ce stade, on peut tout imaginer.

Les treize os découverts sont envoyés à un médecin légiste en place dans les îles Fidji. L’analyse rapide et limitée du docteur Hoodless conclut que les os seraient ceux d’un homme de petite taille, d’origine européenne ou métisse. Malheureusement, ces ossements ont été perdus et ne pourront jamais être analysés par les techniques modernes. Néanmoins, une relecture des relevés fait par Hoodless en 2018 laisse penser que ces ossements ressemblent davantage au squelette d’Amelia qu’à n’importe quel autre individu.

Dans cette histoire, il y a un élément qui a intrigué le Thigar, une association qui a mené 30 ans de recherches sur Nikumaroro pour tenter de résoudre le mystère de la mort d’Amelia. Le corps humain possède 206 os. Si on fait le calcul, il en manque donc 193. Où sont-ils passés ? Nikumaroro est déserte… enfin pas totalement. L’île est le royaume du plus grand crustacé du monde : le crabe de cocotier. Les membres du Thigar ont proposé une hypothèse qui fait froid dans le dos. Au fil des jours, le corps sans vie de l’exploratrice aurait été au centre des attentions les plus sinistres. Une horde de crabes de cocotier et de bernard-l'ermite, plus petits mais plus nombreux, tâtent de leurs pinces la chair en décomposition. Une fois les os nettoyés de leur chair, les crabes de cocotier auraient pu amener certains os dans leur antre, veillant sur eux comme un trésor. De ce rapt, il ne resterait que les treize os retrouvés par le général anglais. 

Est-ce là le fin mot de l’histoire d’Amelia Earhart, l’aviatrice la plus célèbre et la plus douée de sa génération ? On ne le saura probablement jamais. Ce qui est sûr, c’est que par sa vie hors-norme, elle a marqué l’histoire de l’aviation. Elle est la première femme à atteindre les 4 000 mètres d’altitude, la première femme à avoir traversé l’Atlantique en équipage et en solitaire, la première femme à avoir traversé les États-Unis en avion, la première femme à piloter un autogyre, la première femme à recevoir la médaille d’or de la société National Geographic, la première femme à effectuer un vol en solitaire entre la Californie et Hawaï, entre Los Angeles et Mexico, et entre Mexico et le New Jersey.