Le célèbre rappeur américain Snoop Dogg a excellé dans l'art du freestyle rap. Cette créativité linguistique est due avant tout à l'inhibition des régions impliquées dans le contrôle de soi. © punk17er, Fotopédia, cc by sa 2.0

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Science décalée : le cerveau du rappeur en impro

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Certains rappeurs sont les rois de l'improvisation. Comment se manifeste cette créativité verbale dans le cerveau ? Des chercheurs américains ont passé douze de ces chanteurs à l'IRMf et ont obtenu des résultats contradictoires aux études préalables...

Le freestyle rap, c'est de la pure improvisation. Les chanteurs s'affrontent parfois dans des joutes verbales et musicales et rivalisent de créativité linguistique pour s'imposer. Que se passe-t-il dans leur cerveau en pleine poésie ? Des chercheurs américains de l'Institut national de la surdité et des autres troubles de la communication se sont penchés sur cette question cruciale afin de déterminer les régions de l'encéphale impliquées dans ces fonctions langagières.

Le contexte : l’improvisation, source de création

Spontanéité, inventivité, créativité. Voilà en quelques mots les qualités nécessaires à tout amateur de freestyle rap, réservé à des adeptes de l'improvisation. Rien n'est écrit, tout est inventé au fur et à mesure que la mélodie avance.

Jouer ainsi avec les mots relève-t-il d'une activité cérébrale propre, ou sont-ce les régions spécifiques à la musique qui s'activent ? La créativité réside-t-elle dans une région spécifique du cerveau ? C'est en voulant répondre à cette question que des scientifiques américains ont fait appel à Michael Eagle et Daniel Rizik-Baer, deux spécialistes du freestyle rap, pour recruter en tout douze amateurs de ce style musical dans le but de regarder quelle partie du cerveau leur confère ces aptitudes.

Le rappeur Michael Eagle, ici avec Ho Ming Show, coauteur de l'étude, a lui aussi eu droit au passage dans la machine à IRMf. © NIDCD

L’étude : des rappeurs passés sous IRMf

Ces volontaires se soumettaient à deux exercices. Dans un premier temps, ils devaient apprendre un texte et le chanter en huit mesures sous IRM fonctionnelle, une technique d'imagerie qui détecte indirectement les variations du flux sanguin dans le cerveau et révèle ainsi les régions qui s'activent. Ensuite, ils disposaient de la même durée pour improviser des paroles de chanson, qu'ils déclamaient une fois encore dans le même dispositif.

Ainsi, les scientifiques pouvaient comparer les deux situations afin de déterminer les points communs et les différences. Le freestyle rap induit une diminution de l'activité du cortex préfrontal dorsolatéral (CPD), une région connue pour son lien avec le contrôle de soi. Au contraire, cette pratique favorise l'utilisation du cortex préfrontal médian (CPM), impliquée dans la motivation ou encore l'organisation.

Pour simplifier un peu la compréhension, on peut résumer la situation ainsi : pour favoriser la créativité, les rappeurs réduisent au silence les régions impliquées dans l'inhibition comportementale. Ils sont libres de se lâcher et de laisser libre cours à leur expression.

De manière tout à fait logique, les zones du cerveau dédiées à la parole et à la motricité s'activaient également au cours des exercices, puisqu'il faut bien donner un sens à tout cela et activer les muscles nécessaires à la parole. D'autre part, l'amygdale, région du cerveau intervenant dans les émotions, entrait davantage en action, ce qui suggère un lien étroit entre créativité et sentiments.

Ces schémas montrent les résultats obtenus par les chercheurs. En orange on peut voir les régions du cerveau qui s'activent au moment de l'improvisation, telles le cortex préfrontal médian. En bleu, ce sont les régions qui perdent en activité dans ce même contexte, dont le cortex préfrontal dorsolatéral. © Scientific Reports

L’œil extérieur : pas de région de la créativité dans le cerveau

Voilà pour les grandes lignes. Si l'on affine un peu l'analyse des résultats, les auteurs ont fait remarquer dans les colonnes de Scientific Reports que dans les derniers instants de l'improvisation, le CPD préalablement inhibé s'exprimait davantage. Pour les chercheurs, c'est le signe que le chanteur cherche à reprendre le contrôle au moment de conclure. D'autre part, la qualité des solos a été évaluée par les deux rappeurs reconnus. Ceux qui ont obtenu les meilleurs résultats présentaient une activité plus importante dans les régions supérieures du CPM, avec en plus une implication plus importante d'une autre région, dite temporale latérale postérieure, connue pour son lien avec le vocabulaire.

De façon un peu surprenante, ces résultats dénotent avec les autres études du domaine, qui imputaient au CPD un rôle fondamental dans la créativité. Ici, c'est l'inverse qui est mis en évidence. Mais qu'appelle-t-on « créativité » ? D'une expérience à l'autre, la définition peut sensiblement varier.

Si les scientifiques ignorent encore si l'inventivité verbale se travaille vraiment, ils précisent tout de même qu'il n'y a pas une région qui lui est spécifiquement dédiée. Des circuits déjà présents se réorganisent afin de laisser s'exprimer l'imagination. Et de créer de nouvelles chansons.

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