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Cancer du pancréas : une bactérie radioactive comme traitement ?

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La bactérie Listeria monocytogenes, à l'origine de la listériose, est testée dans une thérapie contre le cancer du pancréas, l'un des plus agressifs. Recouverte d'anticorps radioactifs, elle détruit 90 % des métastases et 64 % de la tumeur primaire, tout en épargnant les tissus sains. Ou comment soigner le mal par deux autres maux...

Le cancer du pancréas, dont on peut voir des cellules tumorales à l'image, reste l'un des plus redoutables. La grande majorité des patients décèdent dans les cinq années suivant le diagnostic. Et malheureusement, les traitements qui existent manquent d'efficacité. C'est pourquoi il faut envisager toutes les pistes, comme celle de cette bactérie radioactive. © Anne Weston, Wellcome Images, Flickr, cc by ndc nd 2.0

Le scénario semble plutôt original. La bactérie Listeria monocytogenes se montre potentiellement pathogène chez l'Homme. Bien que souvent, ce micro-organisme succombe sous les défenses de l'hôte, il profite aussi des faiblesses immunitaires chez certains patients pour infecter les cellules et causer la listériose, une maladie grave pouvant entraîner la mort.

Mais depuis quelques années, les scientifiques espèrent utiliser les mécanismes infectieux de cette bactérie pour sauver des vies humaines du cancerListeria monocytogenes ayant une affinité pour les macrophages du système immunitaire, elle peut être utilisée pour stimuler l’immunité contre les cellules tumorales. Celles-ci mettent en place des processus pour être épargnées par les défenses de l'organisme. En modifiant génétiquement la bactérie pour qu'elle présente des antigènes propres aux cellules cancéreuses, on peut à terme induire une réponse immunitaire dirigée spécifiquement contre la tumeur.

La scientifique Claudia Gravekamp avait voulu tester ce concept en 2009 lors d'essais menés chez l'être humain. Son résultat était inattendu : Listeria monocytogenes est capable, d'elle-même, de détruire les cellules tumorales. Un point de départ intéressant pour développer de nouvelles thérapies.

Listeria monocytogenes est une bactérie en forme de bâtonnet. Dans la plupart des cas, l'infection provient d'une source alimentaire contaminée. Chez un individu en bonne santé, elle ne crée généralement pas de problème, mais la bactérie se montre agressive pour les personnes immunodéprimées, et pour les fœtus quand elle est ingérée par la femme enceinte. © Penn state college of agricultural sciences, Flickr, cc by nc 2.0

Une bactérie radioactive qui fait reculer les tumeurs

Dans certains cancers, ce besoin de traitement est urgent. Par exemple, celui qui touche le pancréas figure parmi les plus agressifs, avec un espoir de rémission bien trop faible. Souvent, quand on le diagnostique, il s'est déjà étendu à d'autres organes et alors, ni la chimiothérapie, ni la chirurgie, ni la radiothérapie ne se montrent efficaces.

Claudia Gravekamp et sa collègue Ekaterina Dadachova, respectivement microbiologiste et radiobiologiste de l'Albert Einstein School of Medicine (New York), ont eu l'idée de combiner leurs compétences pour mettre au point une thérapie plus puissante. En a découlé une Listeria monocytogenes génétiquement modifiée, recouverte d'anticorps rendus radioactifs par du rhénium 188.

Ce traitement a été administré à des souris atteintes d'une forme métastasique du cancer du pancréas. Les animaux ont reçu plusieurs doses durant neuf jours et ont suivi une semaine de repos. Les résultats sont publiés dans Pnas, et montrent que le procédé est efficace : les métastases ont reculé de 90 % et la tumeur primaire de 64 %, quand le lot témoin, ayant reçu la bactérie dans une solution saline, a vu les cellules cancéreuses reculer respectivement de 50 % et 20 %.

Le futur traitement des cancers ?

En parallèle, les tissus sains semblent avoir été épargnés. Pourquoi ? Le système immunitaire se charge de la bactérie, alors qu'au niveau des tumeurs, les cellules malades produisent des signaux qui inhibent les défenses dans leur voisinage. À ce moment donc, les microbes sont épargnés et peuvent infecter les cellules cancéreuses, qui finissent par mourir détruites par la radioactivité.

Alors, une thérapie d'avenir ? Pas si vite. Premièrement, ces 10 % de métastases restantes suffisent à tuer quelqu'un. Il faut donc s'en débarrasser complètement pour proposer une thérapie réellement curative. Les scientifiques pensent pouvoir y arriver en utilisant un radioélément plus persistant dans le temps.

Par ailleurs, les autres chercheurs se montrent encore un peu dubitatifs. Au niveau de certains organes sains, les doses de radioactivité semblent assez élevées, et cela mérite des investigations plus poussées. Ekaterina Dadachova se défend en précisant que par extrapolation à l'Homme, ces doses sont inférieures au seuil toléré, et qu'en l'absence de chimiothérapie, ces patients sont moins sensibles à la radioactivité.

Dangereux peut-être, mais mieux que rien…

Ensuite, certains considèrent qu'il faudrait s'assurer de l'innocuité d'une telle bactérie chez l'Homme. En effet, si d'autres Listeria monocytogenes génétiquement modifiées seraient sans danger, celle-ci bénéficie d'une nouvelle mutation dont on ignore les effets sur la santé humaine, surtout chez les patients atteints d'un cancer du pancréas et souffrant souvent d'un système immunitaire moins efficace.

Cependant, face au vide thérapeutique existant et en l'absence de perspectives pour les malades, tout traitement, même potentiellement risqué, peut s'avérer être une solution intéressante. Il faut donc poursuivre sur cette piste et voir jusqu'où elle mènera.