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Retour sur la place de l'homme dans le règne animal

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L'Homme est actuellement classé dans le Règne animal, l'un des six Règnes auxquels sont assignés les êtres vivants. Pourtant, l'intelligence d'Homo sapiens constitue un caractère tout à fait nouveau qui pourrait justifier son placement dans un Règne particulier, le Règne humain. Ce caractère est en effet à l'origine d'un bouleversement évolutif en instaurant une évolution sociologique de nature lamarckienne, qui est plus efficace que l'évolution biologique de nature darwinienne. Toutefois, l'hétérogénéité de développement des populations humaines conduit à considérer le nouveau Règne comme inachevé.

Retour sur la place de l'homme dans le règne animal

Tous les Etres vivants sont classés dans un Règne, catégorie la plus large de la taxinomie. Remarquons que les virus, dénués d'autonomie reproductive, ne sont pas considérés comme des organismes vivants et ne sont donc pas inclus dans une telle catégorie. Les règnes, dont le nombre généralement admis est de six, sont définis (ou devraient être définis) à partir de grands bouleversements évolutifs (Wilson et al. 1974 ; Larpent 2000).

Les deux premiers Règnes, comprenant des organismes unicellulaires procaryotes, sont bien séparés des autres Règnes mais ne semblent pas être eux-mêmes séparés par des caractères simples :

  • Règne des Archébactéries (ArchaeaArchaeobacteria ou Mendosicutes) parfois lui-même divisé en deux Règnes plus simples, les Crenarchaeota et les Euryarchaeota (Larpent 2000) ;
  • Règne des Eubactéries (Eubacteria).

Les quatre autres Règnes comprennent des organismes eucaryotes :

  • Règne des Protistes (Protista) composé d'organismes unicellulaires ;
  • Règne des Végétaux (Plantae) ou végétal, parfois lui-même divisé en trois Règnes plus simples, les Archézoaires, les Chromista et les Plantes (Larpent 2000), composé d'organismes pluricellulaires autotrophes ;
  • Règne des Champignons (Fungi) composé d'organismes souvent pluricellulaires, hétérotrophes et filamenteux ;
  • Règne des Animaux (Animalia) ou animal composé d'organismes pluricellulaires, hétérotrophes mais non filamenteux.

L'Homme a d'abord été exclu du Règne animal pour des raisons religieuses sans fondement scientifique (voir Buffon 1799, par exemple). Il a ensuite été intégré à ce Règne, à la suite d'une longue période d'hésitations aboutissant à la reconnaissance d'une filiation évolutive avec les grands Primates (Kaverznev 1775, in Nestourkh 1960, apparaît comme un précurseur ; Cuny 1965 ; Mayr 1989). Toutefois, l'existence d'une filiation n'implique pas l'intégration dans un même groupe de l'ascendant et du descendant, si un caractère montre une nouveauté tout à fait essentielle. Sinon, il nous faudrait ne reconnaître qu'un seul Règne vivant.

L'Homme est un animal intelligent, et c'est cette intelligence et ses conséquences qui déterminent un caractère tout à fait nouveau dans l'évolution des espèces. Nous considérons que ce caractère pourrait justifier la classification de l'Homme (au sens strict, c'est à dire de l'espèce Homo sapiens) dans un Règne particulier, le Règne des Hommes (en latin : Hominis) ou humain. Bien que celui-ci réhabiliterait des idées inspirées par les religieux des siècles passés, mais pour des raisons très différentes de celles invoquées à l'époque, il ne changerait rien à la classification phylogénétique (Lecointre et Le Guyader 2001).

L'intelligence a en effet permis une colonisation de tous les milieux de notre planète, et bientôt d'autres planètes, grâce à une adaptation (évolution) non plus biologique mais sociologique (culturelle, économique, etc.) bien plus efficace. Ce caractère est donc bien révolutionnaire.

L'évolution biologique, selon le néo-darwinisme (théorie synthétique de l'évolution) a recours aux mutations comme gisement de nouveautés potentielles et à la sélection naturelle comme tri des nouveautés ayant un intérêt adaptatif (Bowler 1989 ; Mayr 1989). Cette évolution est lente mais sans erreur : l'adaptation est toujours ajustée sans erreur au niveau optimal. L'Homme développé, de par ses effectifs, ses capacités d'aménagement de l'environnement aux besoins de ses gènes, et ses capacités de réparation ou de préservation des phénotypes peu viables dans les conditions naturelles, ne subit plus que très peu cette évolution. La société permet ainsi à beaucoup de phénotypes peu adaptés ("handicapés") de se reproduire.

L'évolution sociologique basée sur l'innovation issue d'un travail intellectuel (technologique, juridique, politique, etc.) est plus rapide (une évolution biologique aurait difficilement permis de marcher sur la lune ou de se déplacer à une vitesse supersonique) mais admet des erreurs qu'il faut sans cesse réparer. C'est en ce sens que l'espèce humaine ne peut plus se passer de la recherche scientifique, souvent chargée de trouver des solutions à des problèmes vitaux précédemment créés (construire des véhicules propres car notre développement a trop pollué l'atmosphère, chercher de nouvelles ressources énergétiques car nous aurons bientôt épuisé les réserves pétrolières, etc.). Malgré un tel cheminement, qui semble en partie régi par la loi des essais et des erreurs, l'évolution sociologique est beaucoup plus efficace que l'évolution biologique (Strickberger 1990).

Notre évolution, sociologique, est basée sur l'accumulation de caractères acquis constituant la culture. Seul un apprentissage assurant la transmission de ces caractères acquis, permet à un individu juvénile de l'espèce humaine de devenir réellement un Homme ayant une vie sociale. Cette évolution n'est donc plus darwinienne (Cuny 1965 ; Chapeville et al. 1979 ; Lovtrup 1987) mais lamarckienne et s'apparente au transformisme (Laurent 1997). Ainsi, le Règne humain restaure non seulement une vieille classification pré-scientifique des êtres humains, mais une théorie de l'évolution passablement critiquée lorsqu'elle voulait s'appliquer aux Règnes purement biologiques.

Toutefois, l'espèce humaine et ses races géographiques en voie d'extinction, correspondant à des processus de spéciation avortés, connaît une forte hétérogénéité de développement. Si de nombreuses populations se sont affranchies de l'évolution biologique, d'autres sont malheureusement encore soumises à de fortes pressions de sélection (maladies non soignées ou famines conduisant à une forte mortalité, etc.). Il n'est bien sûr pas question de classer des populations d'une même espèce dans deux Règnes différents. Ceci serait non seulement contraire aux principes scientifiques, mais aussi aux principes éthiques de rejet du racisme. Tant que le monde développé (celui du Nord) refusera d'apporter une aide suffisante et donc substantielle au monde en développement (celui du Sud), il est alors exclu de considérer le Règne humain comme une position taxinomique actuelle pour l'espèce Homo sapiens, mais comme une catégorie taxinomique en devenir. Et c'est encore l'Homme qui peut en décider, en affectant différemment les revenus de son économie planétaire.

L'instauration d'un Règne humain aura en outre pour conséquence la révision de la composition du genre Homo. Les espèces fossiles Homo neanderthalensis (incluant ou non H. erectus), H. leakeyi et quelques autres plus ou moins contestées (Stringer 1991) devront en effet être classées dans un autre genre appartenant au Règne animal. Il pourra s'agir du genre Protohomo.

Pour aller plus loin : bibliographies

BOWLER P.J., 1989.- Evolution, the history of an idea. Revised edition. Univ. California Press, Berkeley: 432 pp.
BUFFON G., 1799.- Histoire naturelle. Tome 1 : Histoire naturelle de l'Homme. Paris : 322 pp.
CHAPEVILLE F., GRASSE P.P., JACOB F., JACQUARD A., NINIO J., PIVETEAU J., RICQLES A. DE, ROGER J., THUILLIER P. et NOËL E., 1979.- Le darwinisme aujourd'hui. Ed. du Seuil, Paris : 189 pp.
CUNY H., 1965.- Darwin ; textes choisis, la sélection naturelle, la descendance de l'Homme. Ed. Sociales, Paris : 166 pp.
LARPENT J.P., 2000.- Introduction à la nouvelle classification bactérienne. Les principaux groupes bactériens. Ed. Tec & Doc, Paris : 280 pp.
LAURENT G., 1997.- Jean-Baptiste Lamarck 1744-1829. Ed. du CTHS, Paris : 752 pp.
LECOINTRE G. et LE GUYADER H., 2001.- Classification phylogénétique du vivant. Ed. Belin, Paris : 543 pp.
LOVTRUP S., 1987.- Darwinism: the refutation of a myth. Croom Helm Ed., London: 469 pp.
MAYR E., 1989.- Histoire de la biologie ; diversité, évolution et hérédité. Tome 2 : De Darwin à nos jours. Ed. Fayard, Paris : pp. 637-1205.
NESTOURKH M., 1960.- L'origine de l'Homme. Ed. du Progrès, Moscou : 574 pp.
STRICKBERGER M.W., 1990.- Evolution. Jones and Bartlett Pub., Boston: 579 pp.
STRINGER C.B., 1991.- Homo erectus et "Homo sapiens archaïque". Peut-on définir Homo erectus ? In : J.J. Hublin et A.M. Tillier (Eds).- Aux origines d'Homo sapiens. PUF, Paris : pp. 49-74.
WILSON E., EISNER T., BRIGGS W.R., DICKERSON R.E., METZENBERG R.L., O'BRIEN R.D., SUSMAN M. et BOGGS W.E., 1974.- Life on earth. Sinauer Associates Inc., Stamford: 1033 pp.