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Les aliments de l'enfance marquent l'être humain pour l'existence

L'alimentation des premiers mois de la vie et même, dès le stade foetal, l'impact de celle de la future mère sur la nutrition prénatale, enclenchent un processus de programmation métabolique qui marque l'être humain pour l'existence. Les recherches dans ce domaine constituent un champ très important de médecine préventive. Réunis dans le cluster Infant Nutrition, trois projets européens étudient ces relations "programmées" sur le plan des pathologies de la croissance fœtale, de l'obésité infantile et du diabète insulino-dépendant.

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Plus de quatre cents participants de cinquante pays et d'horizons divers – de la science à l'industrie alimentaire –, avaient répondu au rendez-vous organisé en juillet dernier, à Paris, par le Groupe Infant Nutrition. Ce succès témoigne de l'intérêt croissant que suscitent les recherches basées sur ce nouveau concept de programmation métabolique.

Apparue au cours des années 1990, cette idée est née de la convergence de plus en plus troublante entre des résultats expérimentaux chez l'animal et des enquêtes épidémiologiques chez l'homme. Toutes ces études suggèrent que ce que le fœtus ingère durant la grossesse – et le nouveau-né au début de sa vie – module durablement la manière dont les cellules de son organisme utilisent, transforment et détruisent les nutriments, ce qui est la définition du métabolisme. Ce modelage peut ensuite affecter la santé de l'enfant, de l'adolescent et de l'adulte. Obésité, tension artérielle, diabète, artériosclérose, fonction cardiaque, capacités cognitives, défenses immunitaires : une série impressionnante de pathologies très différentes semble trouver un terrain favorable résultant de cette programmation.


Dans quelle mesure peut-on comparer les laits maternel et industriel ? Un projet européen va suivre deux groupes de bébés nourris avec des préparations de teneur protéinique différente, tandis que des enfants allaités par leur mère formeront un groupe de contrôle. Ils seront suivis durant deux ans pour cerner les relations entre le type d'alimentation, la croissance et le risque d'obésité.
© Christophe Reyners

Ce constat reste cependant mal exploré. Il a, de ce fait, inspiré la coopération établie entre les trois axes très distincts de travaux soutenus par l'Union, et qui forment le cluster Infant Nutrition: le projet Childhood Obesity concerne les risques d'obésité infantile, Perilip les problèmes de croissance de certains fœtus en fin de grossesse, tandis que Diabetes prevention constitue le volet européen de Trigr, un essai mondial sur l'influence des protéines de lait de vache sur le diabète insulino-dépendant.

"Malgré la différentiation évidente de nos centres d'intérêt sur le plan des pathologies, nous avons un terrain commun largement partagé par rapport à la nutrition infantile et au concept de programmation métabolique ", souligne Peter Dodds, coordinateur du Groupe et du projet Perilip. Nous jugeons donc essentiel de nous associer de façon assez informelle, sans obligation contractuelle, pour partager des informations et réfléchir ensemble à la suite éventuelle à donner à nos travaux."

Des bébés surprotéinés ?

Ainsi, deux des projets s'intéressent à l'examen et aux tests sur les différences de composition entre le lait maternel et les préparations lactées pour nourrissons, à la base de l'allaitement "maternisé" par biberons.

"Des expériences sur l'animal et des enquêtes épidémiologiques chez l'homme, dont certaines de grande ampleur, suggèrent que l'allaitement au sein diminue le risque d'obésité", explique Doris Oberle, de la faculté de médecine de Munich, partenaire de la recherche Childhood Obesity . Comment expliquer cela ? Depuis quelques années, des scientifiques mettent en cause, sans pourtant en avoir une preuve formelle, la teneur en protéines relativement élevée des “laits maternisés“. En effet, pour compenser la moindre digestibilité des protéines du lait de vache, ces préparations en contiennent plus que le lait maternel. Facteur de croissance, l'excès de protéines peut donc favoriser aussi celle des tissus gras, d'où un risque d'obésité. Les industriels se sentent en tout cas sérieusement interpellés par cette problématique. Jean-Michel Antoine, chercheur chez Danone, groupe agro-alimentaire français partenaire du projet Childhood, estime ainsi que "le domaine abordé par le cluster pose une vraie question quant à une révision possible des normes actuellement admises sur les teneurs en protéines".

Afin de dépasser la simple constatation de liens statistiques à l'échelle d'une population, Berthold Koletzko, directeur de la division Médecine nutritionnelle et maladies métaboliques de l'Hôpital von Hauner (Munich), et Danone ont donc proposé de tester cliniquement cette hypothèse. Le projet a été présenté en octobre 2003, à Rome, durant la Neuvième conférence européenne sur la nutrition. Il consiste à suivre, durant un an, deux groupes de nouveau-nés nourris avec des préparations de teneurs protéiniques différentes. Des bébés allaités par leur mère forment un groupe de contrôle. Les enfants sont étroitement suivis jusqu'à deux ans, âge auquel on peut déjà tirer les premières conclusions quant aux relations entre les protéines ingérées, la croissance et le risque d'obésité. En parallèle, une enquête menée dans les cinq pays participants – Allemagne, Belgique, Espagne, Italie et Pologne – doit faire le point sur les habitudes des parents de diverses cultures en matière de nutrition infantile.

Bien que le recrutement des mères volontaires se soit avéré long et délicat, l'étude clinique en cours concerne 1 151 nourrissons tandis que 639 autres, nourris au sein, forment le groupe témoin. Blédina, la filiale de Danone spécialisée dans les aliments pour bébés, a élaboré et produit les deux laits expérimentaux, à teneurs en protéines différentes mais de même valeur énergétique, dans son usine de Steenvoorde (France). Les premiers résultats paraîtront fin 2005. Les enfants seront ensuite suivis, jusqu'à l'âge de huit ans, dans le cadre d'un projet ultérieur.

Diabète et lactation


Les bulletins de santé se dessinent avant la naissance. Dans le collimateur des chercheurs : l'influence de l'alimentation maternelle – notamment au niveau des lipides – sur la croissance utérine et périnatale. © Rdt info

Sur le thème de recherche tout différent du diabète insulino-dépendant, la problématique des protéines du lait de vache présentes dans les préparations pour nourrissons est également au centre du questionnement. A nouveau, des enquêtes épidémiologiques menées depuis une vingtaine d'années dans le monde entier suggèrent que les enfants nourris au sein ont moins de risque de développer un diabète que les autres. Le constat peut sembler singulier puisque cette maladie auto-immune – où le système immunitaire s'attaque à l'organisme lui-même – a une origine génétique bien établie. "Et pourtant, on penche aujourd'hui pour l'hypothèse selon laquelle le système immunitaire des enfants ayant un risque génétique de diabète ne peut faire face à des protéines étrangères intactes dans la nourriture. Cela enclenche une réaction en chaîne qui peut mener à la destruction des cellules pancréatiques produisant l'insuline", explique Michael Dosh, qui étudie la question à l'hôpital pédiatrique de Toronto. "Des expériences animales montrent d'ailleurs que les protéines de vache hydrolysées, donc réduites en fragments trop petits pour déclencher une réaction immunitaire, n'ont plus cet effet diabétogène.“

Restait à tester la réalité d'une telle hypothèse chez l'homme, ce qui a demandé des années de mise au point. Hans Åkerblom, de l'université d'Helsinki, a tout d'abord réalisé une étude pilote en Finlande. L'échelle étant insuffisante, il ne fut pas possible de conclure. Il fallait donc changer de dimension. L'intérêt scientifique international pour cette question était important et il fut possible, en 2002, de lancer le vaste essai Trigr(1).

Toujours sous la coordination d'Hans Åkerblom, celui-ci doit concerner 6 000 familles diabétiques qui sont suivies dans une quarantaine de centres cliniques de 15 pays, en Amérique du Nord, en Europe et en Australie. Les bébés ayant un risque génétique de diabète, et que leurs mères ne pourront pas allaiter, seront nourris durant six mois avec une préparation lactée “ordinaire“ ou un aliment contenant des protéines hydrolysées. Ils seront ensuite suivis, jusqu'à l'âge de cinq ans, pour détecter dans leur sang l'apparition éventuelle des premiers signes de diabète.

La branche européenne du projet, Diabetes Prevention, rassemble 12 centres partenaires et s'achèvera en 2006. Cependant Trigr lui-même continuera jusqu'en 2012, date à laquelle sont attendus des résultats globaux.

Avant la naissance

Mais le "destin" de la santé semble également se profiler bien avant la naissance. En Europe, de 3 à 7% des bébés ont une croissance insuffisante en fin de grossesse. Ils naissent trop petits, parfois mal formés et risquent de souffrir plus tard de problèmes physiologiques et métaboliques, voire de retards d'apprentissage. La plupart des grands prématurés, élevés en couveuses et nourris par perfusion, présentent les mêmes symptômes.

Les scientifiques soupçonnent des carences en certains acides gras, les composants essentiels des lipides. "On sait que l'apport périnatal de tels acides, véhiculés par le sang maternel, a une influence considérable, à long terme, sur le développement neurologique ou le système immunitaire", affirme Hans Demmelmair, de l'université de Munich (DE), un des centres partenaires du projet Perilip.

Les chercheurs veulent donc comprendre l'influence de l'alimentation lipidique maternelle sur la croissance utérine et périnatale. Ce sujet complexe englobe le métabolisme de différents acides gras par la mère, leur passage à travers le placenta et dans le lait et, enfin, leur effet sur le fœtus. Sept partenaires aux spécialités très diverses réalisent, pour ce faire, une mosaïque d'expériences portant sur des animaux modèles (rats et porcelets) ou des cultures de cellules et d'organes. "Si certaines mesures non invasives sont envisageables chez des femmes enceintes, des nourrissons et des prématurés, l'approche fondamentale du projet, au stade actuel des connaissances, est d'explorer les mécanismes moléculaires et cellulaires avant de tenter tout test direct sur l'être humain", souligne Hans Demmelmair.

Perilip devrait déboucher sur des recommandations diététiques pour la nutrition en période de grossesse et, à plus long terme, une amélioration des aliments pour prématurés.

Paradoxalement, les animaux utilisés comme modèles par certains partenaires étant pour une large part des porcelets, une retombée pratique, nettement plus immédiate et plus inattendue concernera la diététique… des truies reproductrices. En élevage porcin, les problèmes de déficit de croissance à la naissance et de mortalité induite sont, en effet, importants. Ce qui explique sans doute pourquoi Cotswolt, un fabricant britannique de nourriture pour les porcs, participe au Groupe Nutrition Infantile.

(1) Trial to Reduce Insulin-Dependent Diabetes in the Genetically at Risk


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