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Apple : tu adoreras ce que tu as brûlé

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Depuis quelques semaines, le petit monde du Mac bruissait des rumeurs les plus folles au sujet d'Apple et d'Intel. Les déclarations publiées par les deux entreprises à l'issue de plusieurs rencontres avaient convaincu les observateurs que quelque chose se tramait mais nul n'avait osé envisager ce qui s'est finalement produit.

Tout s'est accéléré ce week-end avec la publication d'un article de C|NET, bientôt repris par le Wall Street Journal et relayé par l'ensemble de la presse sans la moindre réserve : Steve Jobs allait annoncer le passage de la gamme Macintosh sous architecture Intel. Deux jours durant, les sites spécialistes du Mac ont regardé d'un œil goguenard ce qu'ils ont considéré jusqu'au bout comme une intoxication de la part d'Apple, refusant farouchement de prêter le moindre crédit à ces élucubrations de journalistes.

Entre les deux sociétés, la concurrence a parfois été véhémente

Le choc n'en a été que plus grand lorsque le vibrionnant PDG d'Apple a lui-même confirmé l'information ce lundi devant un parterre de développeurs rassemblés au Moscone Center de San Francisco à l'occasion de la World Wide Developper Conference (WWDC) : "Yes, it's true".

Le charismatique fondateur d'Apple explique qu'il se donne deux ans pour mener à bien cette transition majeure. Les premiers "MacIntel" devraient voir le jour au printemps 2006 et l'ensemble de la gamme devra avoir migré à l'horizon 2007.

Les raisons de ce bouleversement sont à chercher du côté d'IBM, fournisseur majeur d'Apple et concepteur de l'architecture PowerPC au cœur des Mac depuis 1994. Ce dernier a été incapable, selon Steve Jobs de tenir la feuille de route qu'il s'était fixée et se trouve accusé de plomber la montée en puissance du Macintosh depuis des années. De fait, le G5, promis à 3GHz pour l'été 2004, vient-il tout juste de franchir la barre des 2.7GHz. En outre, Big Blue reste à ce jour incapable de produire une version portable du processeur G5. Dans un contexte où les ventes d'ordinateurs portables ont dépassé pour la première fois les 50% de part de marché, cette stagnation est apparue intolérable pour le constructeur.

Face à cela, Steve Jobs fait valoir les potentialités et la feuille de route "exceptionnelle" d'Intel seul à même, selon lui, d'assurer l'avenir d'Apple.

Les prochaines versions de Mac OS X devront donc tourner sur une architecture identique à celle des PC ce qui ne semble poser aucun problème au PDG d'Apple qui a confirmé ce que beaucoup de gens supputaient depuis longtemps : Toutes les versions de Mac OS X sorties depuis 2001 ont été compilées et optimisées pour processeur x86, "just in case". Mieux, Steve Jobs a avoué à un public ébahi que toutes les démonstrations auxquelles il avait assisté depuis le début de sa conférence avaient été réalisées sur... un Pentium IV.

Ainsi la prochaine mouture du système, répondant au nom de code "Leopard" et annoncée pour l'an prochain, devrait être la première entièrement multi-plateforme.

Le véritable défi se pose à présent pour les développeurs, à peine remis de la transition vers Mac OS X, qui vont devoir remettre les mains dans leur code pour en assurer le portage vers la nouvelle architecture. A leur sujet, le patron d'Apple s'est voulu rassurant, affirmant que la modification du code et la recompilation ne devraient pas prendre plus d'une semaine pour l'immense majorité des applications. En outre, grâce à l'utilisation de l'Universal Binary, les applications devraient pouvoir désormais tourner sur Intel comme sur PowerPC. A titre d'exemple, Jobs a invité sur l'estrade le co-fondateur de Wolfram Research qui a affirmé qu'une version parfaitement opérationnelle du célèbre logiciel Mathematica avait été recompilée pour Intel en moins de vingt heures. Enfin Steve Jobs a présenté Rosetta, un émulateur permettant de faire tourner n'importe quelle application PowerPC sous Intel avec une perte de performance minime.

Il apparaît donc qu'Apple prépare de longue date ce grand chambardement et que ce virage à 180° n'est pas qu'un coup de tête de plus de l'imprévisible Steve Jobs. Pourtant la communauté des fidèles accueille la nouvelle avec une certaine perplexité pour ne pas dire incompréhension. Une grande partie de ces fans de Mac se souvient avoir vu, année après année, le même Steve Jobs expliquer sur les mêmes estrades à quel point l'architecture PowerPC était supérieure à l'architecture x86 le tout à grand renfort de benchmarks assassins où l'on voyait des Pentium IV mordre la poussière face à de fringants G4 et G5. Pour tout ce petit monde, la pilule a aujourd'hui un goût amer. Mais au-delà du seul aspect technique, beaucoup ont peur pour "l'esprit Apple" que résumait le slogan "think different" au milieu des années 90. Sur les forums spécialisés, les condamnations fusent : Apple vend son âme au diable ; Apple passe du coté obscur de la force ; Steve Jobs nous a trahi, etc.

Un des nombreux comparatifs Mac/PC dont raffolait le PDG d'Apple

La dramatisation à outrance propre au monde Mac ne doit pourtant pas nous faire oublier que de vraies questions se posent désormais. La plus immédiate : Que vont faire les acheteurs potentiels dans l'année à venir ? Il est probable que beaucoup seront réticents à investir dans une machine et des logiciels dont la pérennité est incertaine à moyenne échéance et dont les chances de revente sont largement compromises. La direction d'Apple a certainement pensé à ce scénario et veut vraisemblablement profiter de son succès dans le domaine des baladeurs MP3 pour encaisser le coup que ne vont pas manquer de subir les ventes d'ordinateur dans l'année à venir. Les analystes financiers parlent à ce sujet d'un trésor de guerre de 2 milliards de dollars sensé permettre à la firme de voir venir.

Une question plus fondamentale agite toutefois le monde des commentateurs. Le vice-président d'Apple, Phil Schiller, l'a annoncé lui-même : si Apple fera tout pour qu'on ne puisse pas installer Mac OS sur n'importe quel PC, rien ne s'opposera à ce qu'on puisse installer Windows sur un "MacIntel". Dès lors il est légitime de se demander si les utilisateurs ne feront pas le choix en masse du "dual boot" (deux systèmes sur une machine) et si les éditeurs ne profiteront pas de cet état de fait pour abandonner le portage des application sur Mac. D'ores et déjà les principaux éditeurs de jeux pour Mac, interrogés par Insidemacgames, ont fait savoir leur abattement et le sentiment que leur métier est désormais inutile. Les utilisateurs ne voudront pas attendre six mois le portage de jeux DirectX en OpenGL alors qu'ils pourront installer la version PC dans un coin de leur machine.

Quoi qu'il en soit, le choix d'Apple ressemble à un coup de poker et remet en cause la plupart des choix effectués au cours des dix dernières années. Après avoir déployé d'énormes efforts pour attirer à lui les déçus du PC, Apple décide de franchir le Rubicon et d'aller chercher les "switcheurs" là où ils se trouvent. Le message est clair : si tu ne viens pas à Apple, alors c'est Apple qui ira à toi. Reste à savoir comment le public des deux camps accueillera la chose et si la firme de Cupertino ne se laissera pas dévorer par le monstre hybride qu'elle aura créé. Habituée au culte du secret, Apple va devoir largement communiquer au cours de l'année qui vient afin de rassurer des utilisateurs chez qui le doute le dispute à l'excitation.