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Biographie de Georges Cuvier

(1769-08-23 - 1832-05-13)

Naturaliste

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Principales découvertes

Il a donné à la zoologie une classification naturelle qui lui manquait ; il a fait faire à l'anatomie comparée un pas immense mentionnant qu'il existe entre tous les organes d'un même animal une subordination telle que de la connaissance d'un seul organe, on peut déduire celle de tous les autres: c'est ce qu'il appelait la loi de la corrélation des formes.

Sa biographie

Considéré comme un des plus grands savants de son temps, Georges Cuvier, le père de la paléontologie, est né à Montbéliard où il faillit devenir pasteur. Mais cet enfant génial laissa libre court à sa passion pour les espèces animales... Un choix bien heureux, car ses petits cahiers d'écolier donneront naissance à la classification moderne des animaux.

Biographie

Jean-Léopold-Nicolas-Frédéric (dit Georges) Cuvier est né le 23 août 1769 à Montbéliard, rattaché à l'époque au duché de Wurtemberg (Allemagne), mais resté de langue française. Il montra très tôt de l'intérêt pour l'étude de la nature. Issu d'une famille protestante, ses parents le destinaient à devenir pasteur, mais il échoua à son examen d'entrée au séminaire. Il obtint alors une bourse d'études pour l'Académie Caroline de Stuttgart, où il reçut, de 1784-1788, une formation de futur fonctionnaire au service du duché. Suivant ses goûts personnels, il suivit également des cours d'histoire naturelle. Il se lia d'amitié avec Pfaff, et surtout avec Kielmeyer, également passionné de zoologie, qui deviendra professeur de zoologie à la Caroline, et qui lui apprit à disséquer et lui donna “les premières idées d'anatomie philosophique”. N'ayant pas obtenu de poste dans l'administration au sortir de cet établissement, Cuvier trouva un emploi de précepteur dans une famille noble protestante de Normandie, où il passa, de 1788 à 1795, les années les plus troublées de la Révolution. Il consacra ses loisirs à des études de botanique et à des travaux d'anatomie sur les animaux, surtout les mollusques, qu'il rencontrait dans la zone côtière voisine. Grâce à ses amis Pfaff et Kielmeyer, il resta en relations avec le milieu des naturalistes allemands. En avril 1795, grâce à l'abbé médecin et agronome Tessier, réfugié à Fécamp, avec qui il était entré en relations, Cuvier vint s'établir à Paris. Il y fut bien reçu, en particulier par Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, déjà professeur au Muséum, avec qui il se lia d'amitié. Ils travaillèrent et publièrent ensemble quelques articles. Dès son arrivée il obtint un poste de professeur à l'Ecole nouvellement créée du Panthéon. La même année il fut choisi par Mertrud pour assurer une suppléance au Muséum national d'Histoire naturelle. Ce fut pour Cuvier le début d'une carrière prestigieuse. Il fut nommé membre de la première classe (future Académie des Sciences) de l'Institut dès sa création à la fin de 1795 ; en 1800, il devint professeur au Collège de France ; en 1802, il devint professeur titulaire de la chaire d'anatomie comparée au Muséum. En 1803, il devint Secrétaire perpétuel de la première classe de l'Institut.

Parallèlement, Cuvier poursuivit une carrière administrative. En 1802, il fut nommé Inspecteur général de l'Instruction publique. En 1808 Napoléon le nomma Conseiller de l'Université, qu'il venait de recréer, et il en fit, en 1810-1811, une des chevilles ouvrières de la refondation de l'Enseignement supérieur, en France d'abord, et ensuite en Italie, en Allemagne et dans les Pays-Bas. En 1813 il entra au Conseil d'Etat comme Maître des requêtes. La Restauration ajouta encore à ses honneurs. Louis XVIIIIl le fit entrer, en 1815, au Conseil supérieur de l'Instruction publique, et le créa Baron en 1819. La même année il le nomma Président de la section de l'Intérieur du Conseil d'Etat, comme représentant des intérêts des cultes non catholiques. En 1824, Charles X lui conféra la distinction de grand officier de la Légion d'Honneur, dont il était chevalier depuis l'Empire. Louis-Philippe le nomma Pair de France en 1831. Il appartenait à trois corps de l'Institut : l'Académie française, celle des Sciences et celle des Inscriptions et Belles-Lettres, ainsi qu'à de nombreuses Académies savantes étrangères.

Cuvier s'était marié en 1803 avec la veuve de l'ancien fermier général Duvaucel, guillotiné en 1793. Aucun de leurs quatre enfants ne survécut, et leur mort lui fut très douloureuse.

Sa conception du monde

Dès son arrivée à Paris, en 1795, avec une claire vision de ce qu'il voulait réaliser et de ce qu'il voulait devenir, Cuvier se tourne vers le passé pour construire son propre avenir de savant et de maître à penser. Il fallait son immense talent, une ambition à cette mesure, et sa jeunesse intrépide, pour se lancer dans une telle aventure, dès l'âge de vingt six ans. Cuvier veut devenir le guide de la Paléontologie en Europe, c'est-à-dire dans le monde de l'époque, et il le deviendra. Il était doué de tous les dons qu'il fallait pour être un grand savant, et, à partir de là, un grand homme : une doctrine très claire, des qualités exceptionnelles d'anatomiste, une grande hauteur de vues, un rare bonheur d'expression, et une force d'entraînement, capables d'enflammer ses contemporains férus de science et épris de romantisme. Les Vertébrés fossiles - dans son cas on ne doit parler que d'eux seuls - ne pouvaient trouver meilleur animateur pour leur insuffler une nouvelle vie. Les morts que sont les fossiles ne peuvent d'eux-mêmes rien nous dire s'ils ne commencent par reprendre vie. Cuvier sut leur redonner cette qualité. En les ressuscitant, il saura même leur attribuer un don qu'ils n'avaient pas possédé de leur vivant : il les fera parler et délivrer un message. Le jeune naturaliste d'un peu plus de vingt ans a en effet une idée précise de ce qu'il va leur faire dire, et de ce qu'il va en faire.

De ce qu'il va leur faire dire : que le monde de la vie est jeune et vieux ; il est vieux, car les fossiles nous apprennent que la vie a existé sur la terre depuis des siècles dont on ne voit pas les débuts ; il est jeune, car le monde “actuel” ne remonte pas “à plus de quatre ou cinq mille ans”. La conjonction de ces deux idées nous révèle qu'il a existé des mondes “antérieurs” au nôtre, constitués comme le monde actuel, et qu'ils ont disparu. Voilà la doctrine de Cuvier, déjà bien structurée dans son jeune esprit, à laquelle il restera fidèle, et qu'il proclame dès ses premiers écrits : Catastrophisme, c'est-à-dire existence de cataclysmes répétés destructeurs de toute vie sur la Terre ; Créationnisme, c'est-à-dire remplacement successif des faunes détruites par des faunes entièrement distinctes ; les deux concepts allant de pair, et entraînant dans leur sillage une troisième composante indispensable : le Fixisme, croyance selon laquelle les espèces sont immuables et incapables de se modifier.


Comme on le voit, Cuvier avait très tôt planifié son travail, et tracé les voies de son avenir scientifique. C'est ainsi qu'il est devenu le Fondateur de la Paléontologie des Vertébrés, et le véritable maître à penser des partisans du Créationnisme. Ses travaux sur les “Quadrupèdes” fossiles vont servir à renforcer une représentation du passé qui jusqu'à lui n'était qu'une croyance à fondement surtout religieux, dénuée de caractère scientifique. La crédibilité scientifique qui manquait jusque là au Déluge biblique, Cuvier se charge de la lui donner au nom de la paléontologie. Il fournit ainsi un bel exemple d'un type de recherche fréquent en science : il édifie d'abord la théorie, ensuite il entreprend de la démontrer.

Cuvier est conscient du fait qu'il apporte une vision du passé en quelque sorte révolutionnaire : “

On sait, écrit-il, combien les géologistes ont été féconds en hypothèses pour expliquer comment on trouve si abondamment dans le nord des ossements d'animaux qui n'habitaient que la zone torride. Je crois qu'on ferait un grand pas vers la perfection de la théorie de la terre, si on parvenait à prouver qu'aucun de ces animaux n'existe plus aujourd'hui, ni dans la zone torride, ni ailleurs

”. Et la suite de son argumentation est toujours la même, car elle constitue le fond même de sa pensée et de sa doctrine : “

Qu'on se demande pourquoi on trouve tant de dépouilles d'animaux inconnus, tandis qu'on n'en trouve presque aucune dont on puisse dire qu'elle appartienne aux espèces que nous connaissons, et l'on verra combien il est probable qu'elles ont appartenu à des êtres d'un monde antérieur au nôtre, à des êtres détruits par quelque révolution de ce globe

”.

De plus en plus sûr de lui, et de sa doctrine, Cuvier veut la répandre le plus loin possible. Du haut de la tribune prestigieuse que lui offre l'Institut de France, dont il est devenu rapidement l'un des membres les plus éminents, il lance en 1800 un appel à tous les savants d'Europe et du monde, pour qu'ils contribuent à fonder de plus en plus solidement sa démonstration, en lui fournissant les fossiles qu'ils pourraient avoir à leur disposition. Il maîtrise en effet de mieux en mieux leur détermination exacte, et il proclame de nouveau la conclusion de ses études : “

Je puis presque affirmer aujourd'hui, annonce-t-il, qu'aucun de ces quadrupèdes véritablement fossiles qu'il m'a été possible de comparer exactement, ne s'est trouvé semblable à aucun de ceux aujourd'hui vivants

”. Ce sera aussi certainement le cas de ceux que ses collègues du monde entier lui apporteront. Ce ne sera plus le témoignage d'une ou de deux douzaines d'espèces fossiles, mais de centaines, qui attesteront alors de “la destruction d'une nature antérieure”.

Grâce à cette quantité de matériaux qu'il compte se procurer, Cuvier envisage de pouvoir établir définitivement et scientifiquement la vérité de la doctrine des catastrophes universelles : “La question principale”, insiste-t-il, en lançant son appel à ses collègues paléontologistes du monde entier, “

est de savoir jusqu'à quel point est allée la catastrophe qui a précédé la formation de nos continents actuels

”. S'il est prouvé qu'elle a été universelle, et Cuvier n'en doute pas, il sera possible, à partir de matériaux similaires et plus anciens, de prouver que les autres l'ont été aussi. Cuvier présente les trois solutions possibles, telles qu'elles étaient présentées par les géologues et paléontologistes de l'époque : “

il s'agit surtout de rechercher si les espèces qui existaient alors ont été entièrement détruites, ou seulement si elles ont été modifiées dans leur forme, ou si elles ont simplement été transportées d'un climat dans un autre

”. Nous aurons l'occasion de revenir plus loin sur les deux dernières options, mais il est clair que, pour Cuvier, c'est la première qui est la bonne : les espèces antérieures ont été entièrement détruites.

Son Instrumentation : Les Vertébrés fossiles.

Le jeune Cuvier a ainsi une idée précise de ce qu'il va faire de ses fossiles: il va employer ses années d'enseignement et de recherches à étayer la construction intellectuelle dont il est l'auteur avec des matériaux solides, empruntés à la science dont il a entrevu les premiers linéaments, et qu'il va fonder véritablement en l'utilisant pour sa démonstration. Cette science est celle des fossiles de Vertébrés.

Tous les fossiles n'étaient pas en effet de “bons” fossiles, car ils n'étaient pas tous capables d'illustrer ce que Cuvier voulait leur faire dire. Il n'y avait que les “Quadrupèdes”, comme Cuvier appelait à l'époque les Vertébrés, qui pouvaient servir à édifier le monument dont il avait dessiné l'architecture. “Il

nous fallait faire un choix

”, écrit Cuvier, et il le fit délibérément et sans hésitation, pour ne pas risquer d'avoir à tout remettre en question faute d'avoir choisi les bons arguments. En vain Karl Friedrich Kielmeyer- son ancien condisciple à l'Académie Caroline de Stuttgart - l'avertit du risque qu'il courait à ne pas prendre en considération tout un domaine du passé, celui des Végétaux et celui des Invertébrés. Cuvier était trop pénétré de son sujet et ne pouvait que marginaliser dans sa pensée ce qui aurait pu s'opposer à la doctrine à laquelle il voulait attacher son nom. Bien lui en prit d'ailleurs, car grâce à cette obstination il allait réaliser une oeuvre prodigieuse et se construire une prestigieuse destinée.

Il choisit en effet, dès son arrivée à Paris, en 1795, le plus beau et le plus frappant des objets de démonstration : le majestueux animal qu'est l'éléphant, le vivant et surtout le fossile. En les utilisant, il séduisait l'imagination de ses contemporains, tellement ardents, en ces temps romantiques, à admirer la force grandiose et les réussites de la vie. D'autres savants les avaient étudiés avant Cuvier, mais aucun ne l'avait fait avec une aussi grande puissance d'évocation. Pour les rendre plus éloquents, il fallait les rendre différents ; une trop grande ressemblance des formes engendre l'ennui dans les comparaisons et dans les discours. Le grand paléontologiste sut exploiter les différences qu'il établissait entre les êtres du passé et ceux du présent : les éléphants actuels devaient être distingués en deux espèces, celle d'Afrique et celle d'Asie. Cuvier entreprit surtout de démontrer que les éléphants fossiles étaient des espèces différentes de celles qui existent aujourd'hui.

Figures de dents d'hippopotames - Papiers de Georges Cuvier. Mine sur papier, XIXe siècle.  Ms 628, planche 1.

Figures de dents d'hippopotames - Papiers de Georges Cuvier. Mine sur papier, XIXe siècle. Ms 628, planche 1.


La différence anatomique entre les espèces : voilà le premier élément de base, la pierre fondatrice de l'édifice catastrophiste édifié par Cuvier. Le second élément sera le mot en quelque sorte magique, parce que chargé d'une grande puissance d'évocation et d'émotion : celui de destruction. Il servira de fil conducteur à l'interprétation de tous les documents accumulés et étudiés par Cuvier durant sa vie. Le mammouth fossile, différent de l'éléphant, son successeur actuel, n'existe plus parce qu'il a été “ détruit par une catastrophe”. Ainsi tout est dit : le matériel de base est le fossile, dont la “destruction” fournit le fondement d'une impressionnante reconstruction du passé de la vie et de la terre. Il suffira désormais de manier - de faire manier - la pelle et la pioche, pour étayer la doctrine cuviérienne du Créationnisme, du Catastrophisme et du Fixisme.

Ce qu'il a fait pour les éléphants, Cuvier va le faire systématiquement et avec autant de maîtrise pour tous les autres fossiles de Vertébrés qu'il peut se procurer. A propos du “squelette d'une très grande espèce de quadrupède inconnu jusqu'à présent”, il se livre au même travail de distinction entre les espèces fossiles et les espèces actuelles, et il propose de lui donner un nom nouveau : Megatherium americanum, pour signifier qu'il est différent de tout animal connu jusque là. Pour bien faire connaître son point de vue, il souligne que ce fossile “ajoute aux faits nombreux qui nous annoncent que les animaux de l'ancien monde différaient tous de ceux que nous voyons aujourd'hui sur la terre”. Et il en étudie encore d'autres avec la même préoccupation.“

Les rhinocéros fossiles de Sibérie sont très-différents de tous les rhinocéros connus. Il en est de même des prétendus ours fossiles d'Anspach, du crocodile fossile de Maëstricht, de l'espèce de cerf du même lieu, de l'animal de douze pieds de long sans dents incisives, à doigts armés de griffes dont on vient de découvrir le squelette au Paraguay

”. Aucun, assure-t-il, et c'est ce à quoi il veut en venir, “aucun n'a d'analogue vivant”. Pour Cuvier, la démonstration est donc faite : “Tous ces faits, analogues entre eux, et auxquels on n'en peut opposer aucun de constaté, me paraissent prouver l'existence d'un monde antérieur au nôtre, détruit par une catastrophe quelconque”.

Il n'y a pas que le monde directement antérieur au nôtre à avoir connu ce triste sort ; il y en a eu bien d'autres ; et le nôtre est destiné à en être aussi un jour la victime. C'est pour établir définitivement et solidement cette doctrine des catastrophes que Cuvier se met à rassembler, autant qu'il lui a été possible, tous les os fossiles qu'il a pu se procurer ; c'est dans ce but qu'il entreprend “de reformer les squelettes de ces espèces”, et qu'il travaille à “les comparer avec celles qui existent à la surface du globe, pour en déterminer les rapports et les différences”. A la liste qu'il a déjà fournie, Cuvier peut ajouter le mastodonte trouvé à Simorre, dans le Sud Ouest de la France, l'hippopotame de plusieurs pays, le cerf d'Irlande, différentes espèces de boeufs fossiles, des crocodiles, et surtout le fameux Palaeothérium des carrières de Montmartre. La réponse fournie par ces fossiles est toujours la même : “ il a vécu dans toutes sortes de pays, des animaux qui n'y vivent plus aujourd'hui, et qui ne se retrouvent même nulle part dans les pays connus ”.

Sa maîtrise

Il est nécessaire d'ailleurs d'observer des comportements de ce genre pour bâtir de grandes oeuvres, et c'est ce que nous avons la chance de trouver chez Cuvier dans le cas présent. Si c'est une condition nécessaire, ce n'est pas une condition suffisante. Il y faut en plus, bien évidemment, la compétence scientifique, et Cuvier la possédait au plus haut degré. Il n'était pas le seul dans ce cas, ni chronologiquement le premier, sur la scène scientifique de son époque, où il y avait tellement à connaître et à reconstruire du passé, et où il y eut tellement de savants éminents à travailler dans les nouveaux champs de recherches qui s'ouvraient aux naturalistes de toutes les disciplines

Il s'est trouvé que, dans les nombreux débats qui s'étaient instaurés au sujet des restaurations des êtres du passé, Cuvier s'est rarement trompé. Il lui arriva cependant de le faire dans un cas ou deux, comme dans celui du Palaeothérium , qu'il avait d'abord pris pour un Canidé, mais il sut rectifier très rapidement son appréciation erronée. De Blainville (1777-1850) a pris un plaisir un peu méchant à relever les quelques erreurs de Cuvier ; mais il aurait dû aussi mettre en valeur le nombre de cas, bien plus fréquents, où la sûreté de jugement du grand naturaliste s'est affirmée, même en face de paléontologistes ou d'anatomistes confirmés, comme Blumenbach (1752-1840), ou Soemmerring (1755-1830). On le voit, par exemple, dans le cas du Ptérodactyle, que ses célèbres collègues allemands prenaient pour un mammifère ou un oiseau. Cuvier sut reconnaître les caractères reptiliens de ce fossile. De telles justesses d'appréciation, reconnues par ses pairs, ne pouvaient évidemment que renforcer son autorité scientifique, et justifier son renom d'infaillibilité, jusque dans le domaine de sa théorie catastrophiste, qui en était pour Cuvier la conclusion obligée et principale.

Cuvier allait continuer toute sa vie dans la même voie et avec le même élan. Le nombre d'espèces fossiles dont il publia la description ne cessa de grandir. Dans la liste qu'il peut en dresser, à la fin des Recherches sur les Ossemens fossiles de Quadrupède, il y a des Pachydermes - dont des Mammouths, des Mastodontes, des Hippopotames, des Rhinocéros, des Palaeothériums, des Anoplothériums, un Chaeropotame, un Adapis, des Anthracothériums - des Ruminants, des Carnassiers, des Rongeurs, des Edentés, des Cétacés, en tout cent dix neuf Mammifères ; des Crocodiles, des Chéloniens, des Sauriens, soit quarante sept Reptiles, et des Batraciens. Parmi les plus célèbres, il convient de citer, en plus de ceux que nous avons déjà nommés, le Mosasaure, l'Ichtyosaure et le Plésiosaure. Cuvier en a décrit avec soin les caractères et mesuré avec précision les dimensions. Il a discuté leur nature, et a su, la plupart du temps, leur donner leur véritable place dans le tableau des êtres. Si la quantité totale - cent soixante dix espèces décrites et définies - peut sembler relativement modeste à un chercheur actuel, et aussi face au millier étudié par son collègue Lamarck dans le même temps, il ne faut pas oublier, d'une part, que, comme l'expliquait Cuvier lui-même, tout était à faire : l'étude des représentants actuels en même temps que celui des restes fossiles ; et, d'autre part, qu'il est plus facile et plus rapide ( sinon plus probant pour la démonstration des doctrines que l'on défend!) d'étudier une “coquille” qu'un “éléphant”.

La maîtrise de Cuvier dans son domaine était devenue proverbiale. Le coup d'éclat que fut la fameuse reconstruction de la sarigue de Montmartre est bien connu, mais il mérite d'être rapporté à nouveau. Cuvier avait reconnu, sur un morceau de plâtre extrait par des carriers de la colline de Montmartre, à Paris, un fragment de petite mâchoire dont les dents portaient des caractères rappelant ceux des Sarigues. Le reste du squelette était encore enchâssé dans le bloc de pierre, mais Cuvier annonça que son bassin invisible devait présenter les os caractéristiques de ce genre d'animal. Ayant réuni quelques amis, il creusa la pierre devant eux, et il mit au jour, à l'endroit même où il l'avait prédit,les éléments marsupiaux prévus par sa théorie de connexion des caractères. Les “lois de corrélation” entre les différents caractères d'un animal, que Cuvier proclamait, et dont il avait fait le guide, à son avis infaillible, de ses reconstructions paléontologiques, étaient ainsi brillamment confirmées - et étaient aussi brillamment confirmés ses talents et sa maîtrise scientifique. Si aux yeux de certains paléontologistes modernes, Cuvier a eu “beaucoup de chance ! ”, encore fallait-il que sa loi correspondît souvent à la réalité, pour qu'il méritât d'en avoir.

Sans doute Cuvier possédait-il encore d'autres talents pour forcer la chance, qui n'arrive qu'aux grands hommes. Nous n'avons pas ici à nous étendre sur les qualités - ou les défauts - d'un homme politique qui aima trop le pouvoir, qui réussit à le conserver à travers plusieurs régimes, bien qu'il fût politiquement plus fragile qu'il ne le parût. Du moins fit-il servir ce pouvoir au développement de la science, même si ce fut surtout pour le succès du Catastrophisme et du Fixisme. Mais le développement de la science est indépendant, en fin de compte, de celui des idéologies, ou plutôt, il s'en nourrit. La Paléontologie, en particulier, nous le voyons avec Cuvier, comme nous le verrons avec la doctrine opposée de Lamarck, comme nous pourrions le voir avec toutes les autres doctrines élaborées depuis, n'a cessé de prospérer dans des enveloppes intellectuelles différentes. Cuvier lui-même le disait (en parlant de celles des autres, bien sûr !) : une théorie “engage toujours” ses partisans “ à faire des observations ; et les faits qu'ils auront découverts resteront quand leurs idées systématiques seront passées”.

Sa mort

Les circonstances dramatiques de la mort de Cuvier allaient encore ajouter à sa gloire et à la persistance de sa mémoire. N'ayant pas eu à connaître, comme son rival Lamarck, qui venait de mourir en 1829, trop vieux et diminué par le handicap de l'âge et de la cécité, le naufrage de la vieillesse, Cuvier fut frappé en pleine force physique et intellectuelle par une infection foudroyante (non pas le choléra, comme on l'a répété, mais sans doute une myélite aiguë, selon le diagnostic des médecins actuels, d'après les symptômes rapportés). Alors qu'il enseignait encore à un auditoire subjugué comme toujours par la clarté de son discours et l'élégance de ses expressions, il sentit les atteintes du mal inexorable qui allait l'emporter en quelques jours, âgé à peine de 63 ans. Ses obsèques furent un triomphe romantique, au retentissement duquel contribuèrent ses anciens disciples, comme Duvernoy (1777-1855), qui se lamentait publiquement, en s'écriant, la voix pleine de sanglots et le coeur plein d'affliction : “

Cuvier, ce géant de la science, cet astre salutaire qui répandait autour de lui la plus vive lumière, ce génie extraordinaire, Cuvier n'est plus

!”. Ses étudiants y contribuèrent peut-être encore plus, qui tinrent à porter son cercueil au cours de ses obsèques, manifestant par ce geste ultime et rare leur haute estime pour le savant qu'ils avaient eu la chance d'avoir pour maître.

Il est décédé en pleine gloire à Paris le 13 mai 1832.

Livres :

- 1798 : Tableau élémentaire de l'histoire naturelle des animaux
- 1800-1805 : Leçons d'anatomie comparée, 5 vol.
- 1807 : Recherches anatomiques sur les reptiles
- 1808 : Rapport sur les sciences naturelles depuis 1789
- 1811-1826 : Analyse des travaux de l'Académie des sciences de 1811 à 1826
- 1816 : Mémoire pour servir à l'histoire et à l'anatomie des mollusques
- 1816 : Le règne animal distribué d'après son organisation, 4 vol.
- 1819-1827 : Éloges historiques de membres de l'Académie des sciences, 3 vol.
- 1821 : Recherches sur les ossements fossiles des quadrupèdes, précédées d'un discours sur les révolutions du globe, 7 vol.
- 1822 : Description géologique des environs de Paris
- 1828 : Histoire naturelle des poissons