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La Grotte de Lascaux, bientôt classée patrimoine en péril ?

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La Grotte de Lascaux, ce patrimoine mondial de l'Humanité qui en est aussi la mémoire vivante et un témoignage irremplaçable de la vie de nos ancêtres par-delà les millénaires, risque d'être classé « patrimoine en péril » par l'Unesco. Suite à une mauvaise gestion et l'application de solutions inadéquates.

Un cheval dans la Grotte de Lascaux. Crédit Ministère de la Culture

Cette véritable Chapelle Sixtine de la Préhistoire, selon l'expression de Fernand Windels qu'affectionne visiblement Laurence Léauté-Beasley, présidente du Comité international pour la sauvegarde de Lascaux, souffre de l'Homme et risque d'en mourir, faute de soins appropriés. « Cessez de dire que tout va bien à Lascaux. Depuis l'an 2000, l'administration a fait la politique de l'autruche et du déni public », clame-t-elle devant le constat, jour après jour, des résultats catastrophiques auxquels ont abouti les diverses campagnes de préservation mal coordonnées, qu'elle n'hésite pas à qualifier de « bricolage ».

En 2004, Laurence Léauté-Beasley créait à Oakland (Californie) l'International Commitee for the Preservation of Lascaux (ICPL), au nom duquel elle soumettait en juillet 2008 un rapport à l'Unesco dénonçant à nouveau la mauvaise gestion du site, pointant « une rivalité sourde entre l'administration des monuments historiques et les archéologues qui se disputent la gestion de ce joyau » (Le Monde, 27 novembre 2007). Ce rapport semble aujourd'hui porter ses fruits puisque l'Unesco vient officiellement de sommer la France de gérer correctement le patrimoine inestimable de Lascaux d'ici l'été 2009 au plus tard, à défaut de quoi le site sera inscrit sur la liste du Patrimoine mondial en péril « en l'absence de progrès substantiels dans l'identification des causes et du traitement des peintures » (Le Monde, 27 février 2009).

Mais que s'est-il donc passé pour en arriver là, alors que les déclarations officielles semblaient indiquer que le site se porte au mieux ?

Les merveilles de Lascaux

Les chefs-d'œuvre peints sur les parois de la grotte de Lascaux remontent à 17.000 ans, voire 20.000 ans pour certains. Découverte le 12 septembre 1940 par trois enfants et ouverte au public en 1948, elle avait été jusque-là préservée de toute dégradation par son isolement, ainsi que la stabilité de l'atmosphère qu'elle contenait.

Auroch dessiné sur les parois de Lascaux. Crédit Ministère de la Culture

Mais l'afflux des visiteurs augmente rapidement, et bientôt d'importants travaux de terrassement sont lancés. Niveau et nature des sols sont modifiés, tandis qu'un éclairage électrique est installé et qu'un escalier est mis en place pour accéder aisément à certaines salles, ce qui augmente encore la fréquentation des grottes. Tout, dès lors, est en place pour un scénario-catastrophe.

1955. Les premiers indices d'altération, dus au dioxyde de carbone apporté par la respiration des quelque mille visiteurs quotidiens, apparaissent. Un premier dispositif destiné à stabiliser température et hygrométrie est installé en 1957. Les travaux s'effectuent de nuit, afin de ne pas perturber le flot des visiteurs...

1960. Température trop élevée et éclairage trop intense font apparaître une dissémination de colonies d'algues vertes sur les parois. C'est la « maladie verte ». Parallèlement, un voile de calcite se dépose sur certaines œuvres en les estompant et les dégradant encore plus. C'est la « maladie blanche ».

1963. Des filtres à ozone sont mis en place, mais n'empêchent pas les dégradations de se poursuivre. André Malraux, Ministre chargé des Affaires culturelles, décide d'interdire l'accès de Lascaux au grand public.

1965 à 1967. Le système de régulation thermique et hygrométrique est modifié afin de recréer artificiellement les conditions qui ont préservé l'intérieur de la grotte pendant des millénaires. Le nouveau procédé fait appel à la convection naturelle pour condenser la vapeur d'eau à un endroit déterminé, et ainsi réguler à la fois température et hygrométrie.

1999 à 2000. Un nouveau système de régulation hygrothermique est installé en remplacement de l'ancien dispositif, malgré l'opposition de certains spécialistes.

2001. Au printemps, Bruno Desplat et Sandrine van Solinge, chargés de la surveillance du site, signalent l'apparition de moisissures de type Fusarium solani dans le sas d'entrée du site. Ce champignon parfois toxique pour l'Homme, dont l'Armée américaine pense pouvoir bientôt utiliser une version génétiquement modifiée (OGM) comme arme biologique, est particulièrement résistant, y compris au formaldéhyde utilisé pour désinfecter les semelles des visiteurs. Il se propage rapidement aux peintures qu'il recouvre bientôt de mycélium. Un malheur n'arrivant jamais seul, il vit aussi en symbiose avec une bactérie nommée Pseudomonas fluorescens qui dégrade le fongicide alors utilisé. Un antibiotique doit alors être ajouté à la potion...

Fusarium solani. La forme en fuseau de ses spores lui donne son nom. Crédit : Public Health Image Library, Dr. Libero Ajello

Un désastre aux causes multiples

Que s'était-il passé ? Selon Paul Marie-Guyon, qui avait mis au point la précédente machine et qui se trouve aujourd'hui à la retraite, le bouleversement climatique provoqué par le nouveau dispositif, trop puissant et mal adapté, lié au manque flagrant de précautions sanitaires ayant entouré les travaux d'installation entre 1999 et 2000, ont provoqué une « détérioration dramatique de l'équilibre biologique de la grotte ».

Faire pénétrer le lourd et impressionnant appareil de conditionnement d'air, mieux adapté à traiter l'atmosphère d'un supermarché que l'environnement délicat d'une grotte, avait en effet forcé les techniciens à agrandir les accès naturels du site. On terrasse, excave, retourne le sol... et libère des milliards de microorganismes et autres bactéries emprisonnés sous une espèce de croûte protectrice qui s'était formée sur le sol au fil du temps. Et lorsque le fragile et coûteux dispositif est enfin mis en route, c'est pour tomber en panne 15 jours plus tard : jamais conçu pour fonctionner dans de telles conditions, il n'avait apparemment pas supporté l'humidité de la grotte.

Il faut aussi ajouter le traitement radical consistant à déverser de la chaux vive sur le sol dans l'espoir d'éradiquer le parasite, qui n'aurait pas été sans conséquence sur le fragile équilibre du site. Enfin, au chapitre des erreurs manifestes figurent les centaines d'heures d'éclairage intensif par projecteurs interposés pour réaliser une copie en 3D des parois, qui ont largement outrepassé la limite précédemment imposée de 35 minutes par jour, cinq jours par semaine. Cet éclairage a giorno a provoqué, dès 2004, l'apparition de taches noires sur les parois : de la mélanine libérée par les champignons, qui reste incrustée dans la roche même lorsque ceux-ci sont détruits, et dont on ne parvient toujours pas, à l'heure actuelle, à se débarrasser. Bref, sous le déluge lumineux, la grotte se met à bronzer !

Plafond du diverticule axial. Crédit Ministère de la Culture

Des avis faussement optimistes

Pourtant, en avril 2008, Marc Gauthier, président du Comité scientifique de la Grotte de Lascaux, affirmait publiquement : « La malade est en convalescence, elle est presque guérie ». Et de dévoiler le « traitement miracle », le Targol Oxyt, un dévoreur de mousse concentré censé dévorer les taches noires. D'où la réaction immédiate de Jean-Philippe Rigaux : « On ne traite pas Lascaux comme un carré de salades », s'offusque celui qui fut le conservateur de la grotte de 1977 à 1992.

« On a commis bêtement les mêmes erreurs que dans les années 1960, alors qu'elles étaient évitables. Au lieu de consulter les experts de l'époque, comme Paul-Marie Guyon, le ministère de la Culture a nommé en 2002 un comité scientifique international composé de personnalités éminentes mais qui ne connaissent rien aux grottes ornées ! », dénonce Jean-Philippe Rigaux à L'Express.

Vers une fermeture définitive ?

Dans l'appréciation des traitements successifs subis par la grotte, Claude Alabouvette, spécialiste de la biologie des Fusarium et membre du comité scientifique, porte le coup de grâce : « Certains voudraient stériliser la grotte. Il a même été question de la passer au bromure de méthyle, de l'irradier... On essaie un produit après l'autre. Ça marche dans un premier temps, mais c'est la rechute systématique au bout de quelques semaines. A force, la résistance des champignons s'accroît, ou de nouveaux apparaissent. Tant qu'on n'aura pas rendu à la grotte son climat d'origine, tout ça ne servira à rien ». La solution consistera-t-elle à renfermer les merveilles de Lascaux à tout jamais, en reconstituant les éboulis qui l'avaient isolée du monde - et des hommes - depuis la préhistoire ?

Une pétition a été ouverte depuis un peu plus d'un an par le Comité International pour la sauvegarde de Lascaux, adressée au Gouvernement de la République française. Vous pouvez la signer ici.