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Les mammifères qui marchaient sur le nez

Appelés nasins ou rhinogrades, des mammifères disparus ont bénéficié d'une longue période d'évolution dans un environnement isolé. Cette lignée s'est diversifiée d'une manière unique en développant des caractères anatomiques originaux, en particulier au niveau de l'appendice nasal. Une réédition de travaux anciens permet de redécouvrir ces animaux étonnants alors qu'une expédition sous-marine s'apprête à aller retrouver des fossiles sur l'île engloutie.

L'oreille-volant vole très bien grâce à ses pavillons auditifs musclés. © G. Steiner/Dunod L'oreille-volant vole très bien grâce à ses pavillons auditifs musclés. © G. Steiner/Dunod

Les mammifères qui marchaient sur le nez - 4 Photos

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[A nos lecteurs post-premier avril. Bien sûr, sa date de parution en fait foi, cet article relève de la noble tradition du poisson d'avril. Les rhinogrades, l'archipel de Hi-iay et le professeur Stümpke n'ont jamais existé. En revanche, l'étude et le livre, eux, existent bien. En 1962, l'ouvrage est sorti aux éditions Masson, préfacé par Pierre-Paul Grassé, sommité naturaliste de l'époque. La traduction était de Robert Weill, un zoologiste de chair et d'os. L'auteur était probablement Gerolf Steiner, qui signe les illustrations. Sa présentation soignée calque celle des traités de zoologie les plus classiques. Les objectifs de ce canular restent obscurs mais il amuse depuis bientôt un demi-siècle...]

Découverts il y a seulement une soixantaine d'années, en 1941, mais déjà disparus, les rhinogrades, ou nasins, représentent un ordre (au sens de la classification pré phylogénétique) tout à fait particulier, qui n'en finit pas de défier la théorie de l'évolution tout autant qu'elle l'enrichit. Probablement apparus au cours de l'éocène (donc entre 56 et 34 millions d'années avant le présent), ces mammifères, peut-être apparentés aux insectivores, se sont retrouvés isolés en petit nombre sur l'archipel de Hi-iay, en plein océan Pacifique, dans la Mer du sud plus précisément.

En peu de temps semble-t-il, un grand nombre d'espèces, réparties en une quinzaine de familles, se sont diversifiées à partir de la population initiale et ont exploré une voie évolutive inconnue chez les autres mammifères : le développement de l'appendice nasal. Il peut être unique ou multiple et a trouvé chez différentes espèces des fonctions variées, notamment, de manière spectaculaire, la locomotion.

Le bel ouvrage de Harald Stümpke, traduit par Robert Weill, et illustré par Gerolf Steiner, réédité chez Dunod. Un ouvrage remarquable que tout amoureux de la nature doit posséder.
Le bel ouvrage de Harald Stümpke, traduit par Robert Weill, et illustré par Gerolf Steiner, réédité chez Dunod. Un ouvrage remarquable que tout amoureux de la nature doit posséder.

Cet archipel a aujourd'hui complètement disparu. La cause avancée à l'époque est un effondrement subit après une expérience d'explosion nucléaire à proximité, engloutissant l'île, sa flore, sa faune mais aussi les scientifiques réunis sur les lieux. Les travaux trop peu nombreux sur ces animaux étranges laissent beaucoup de lacunes. Mais heureusement, cette faune a pu être étudiée et il nous reste les remarquables travaux de Harald Stümpke (Institut Darwin, Hi-iay, Mairuwili), enrichie des superbes planches de Gerolf Steiner (zoologiste de l'université de Karlsruhe). Les éditions Masson ont publié en 1962 une traduction française de Robert Weill (zoologiste de l'université de Bordeaux), préfacé par Pierre-Paul Grassé, célèbre naturaliste. Réédité chez Dunod, cet ouvrage, qui fleure bon les traités de zoologie d'antan, dévoile les rhinogrades dans leurs détails anatomiques mais aussi dans leur comportement.

Remarquable reconstitution de l'oreille-volant par Tokiwa Takeshi. (Cliquez pour accéder au site.)
Remarquable reconstitution de l'oreille-volant par Tokiwa Takeshi. (Cliquez pour accéder au site.)

Des oreilles pour voler

Les nasins sont tous de tailles modestes, proche de celle d'un rongeur. Le plus petit d'entre eux est un nannonase vermiforme de 2 millimètres de long, qui vit dans les sables du Pissi-Pissi. Le plus grand, l'ursonase (Mamontops ursulus), reconnaissable à sa fourrure, atteint 1,30 mètre.

Parmi les plus communs de ces animaux figurent les nasins sauteurs, un terme qui recouvre de nombreuses espèces. L'appendice nasal est alors puissamment musclé et l'animal, au repos, s'installe la tête en bas, le postérieur proéminent. Les pattes avant sont souvent bien développées et agiles. Les membres postérieurs, en revanche, sont fréquemment vestigiaux. Les plus doués d'entre eux, comme  Hopsorrhinus aureus, sont capables d'effectuer des bonds prodigieux, de plusieurs mètres.

Le reniflard chuintant pêche dans les cours d'eau à l'aide de sécrétions visqueuses, formant un piège pour les insectes aquatiques et les petits poissons. © G. Steiner / Dunod
Le reniflard chuintant pêche dans les cours d'eau à l'aide de sécrétions visqueuses, formant un piège pour les insectes aquatiques et les petits poissons. © G. Steiner / Dunod

Pour le plaisir, citons l'Oreille-Volant, Otopteryx volitans, probablement le plus abouti de l'évolution des rhinogrades (mais méfions-nous tout de même de ces considérations arbitraires entre plus évolué et moins évolué). Chez l'Oreille-Volant (sous-ordre des monorrhinés, dont l'appendice nasal est unique), le nez devient une patte capable de projeter l'animal très haut (comme Hopsorrhinus aureus, un hopsorhiné comme lui). Mais au sommet du saut, l'animal déploie ses larges oreilles qui fonctionnent alors comme des ailes tandis que le nez-patte devient un organe directionnel.

Le nez peut servir à d'autres fonctions. Ramifié (comme il l'est chez tous les polyrrhinés), il peut par exemple servir de piège à insectes. Vivant parmi la végétation, Ranunculonasus pulcher doit son nom à la ressemblance de l'extrémité de ses appendices nasaux avec des renoncules. Camouflé parmi les fleurs, l'animal les entortille autour des tiges des plantes. Gluants, ces appendices collent les insectes qui viennent s'approcher des fleurs. Une stratégie semblable est développée par le reniflard chuintant (Emunctator sorbens). Installé sur une branche au-dessus d'un cours d'eau, il laisse pendre de son long nez une sécrétion collante en une sorte de stalactite qui descend sous la surface de l'eau. Insectes nageurs et petits poissons s'y accrochent immanquablement, que le nasin récupère en reniflant bruyamment.

Un pied de nez à la science

Cette faune hors du commun pose de nombreuses questions, et contraint notamment à réviser nos idées sur la vitesse de l'évolution. Pour y répondre, une expédition internationale va être organisée, à laquelle participera l'Ifremer (qui affrètera notamment le sous-marin Nautile) et l'institut océanographique Woods Hole, qui mettra à disposition son robot (ROV) Jason. Les plongées auront lieu durant l'été austral et se termineront le premier avril 2009. On en saura alors un peu plus sur cette mystérieuse faune.


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