Santé

Les cellules souches embryonnaires pourront-elles redonner la vue ?

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Par Janlou Chaput, Futura

Des chercheurs ont injecté des cellules souches embryonnaires dans la rétine de deux patientes malvoyantes, ce qui constitue une première mondiale. À ce stade de l'étude pilote, la technique apparaît comme sûre et pourrait même restaurer partiellement la vision. Une opération qui va sûrement faire date et ouvrir de très belles perspectives. Jean-Pierre Hübschman, l'un des auteurs de l'étude, revient pour Futura-Sciences sur cette prouesse et ses éventuelles implications.

Les cellules souches embryonnaires humaines peuvent enfin être utilisées chez les Hommes pour aider au développement de la médecine régénératrice. La plupart des organes pourraient être reconstitués à l'aide de ces cellules si particulières, ce qui permettrait de passer outre les attentes parfois interminables avant de trouver un donneur d'organe compatible, en reconstituant directement in situ les tissus. © Wellcome Images, Flickr, cc by nc nd 2.0
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C'est peut-être le début d'une très belle histoire. Depuis la découverte des cellules souches embryonnaires humaines il y a treize ans, les portes de la médecine régénérative se sont entrouvertes. Ces cellules sont dites pluripotentes car elles détiennent le pouvoir de se différencier en n'importe quel tissu adulte. Aussitôt, la perspective de remplacer les organes défectueux s'est insinuée dans les esprits.

Malheureusement, un certain nombre d'écueils ont longtemps empêché les scientifiques d'atteindre cet objectif. Des difficultés techniques d'une part. Une fois injectées, ces cellules peuvent provoquer des inflammations à la suite d'une réponse ciblée du système immunitaire conduisant à leur élimination. Cette étape franchie grâce à un traitement immunosuppresseur, on ne se met pas à l'abri d'une succession de divisions cellulaires incontrôlées pouvant causer une tumeur. D'autre part, du fait de leur origine, ces cellules souches embryonnaires humaines ont soulevé des questions éthiques.

Désormais, la Food and Drug Administration (FDA), l'autorité sanitaire américaine, a tranché. Les progrès sont assez conséquents pour autoriser l'utilisation de ces cellules souches embryonnaires chez l'Homme. Jean-Pierre Hübschman et ses collègues de l'université de Californie, à Los Angeles, ont alors été les premiers à tester la technique chez des individus humains. Leurs sujets : des patients atteints de pathologies de la rétine. Les résultats, publiés dans The Lancet, sont très encourageants !

Deux femmes, deux maladies, deux succès

Pour l'heure, l'étude ne révèle que les effets constatés chez deux femmes souffrant de problèmes liés à l'épithélium pigmentaire rétinien (EPR). L'une a déclaré la maladie de Stargardt, une pathologie rare et d'origine génétique qui se manifeste dès l'enfance et affecte la macula, le centre de la rétine, la région de l'œil où la vision diurne est de meilleure qualité. La seconde est atteinte par la dégénérescence maculaire liée à l'âge (DMLA), rencontrée chez 25 % des gens de plus de 65 ans. Là encore, comme son nom l'indique, la macula est affectée.

Sur cette rétinographie de l'œil, la macula correspond à la tâche sombre sur la gauche de l'image. La zone sombre au centre n'est qu'une ombre, tandis que la région claire sur la droite matérialise la papille, la région de laquelle part le nerf optique. © Ske., Wikipédia, cc by sa 3.0

Dans un premier temps, les chercheurs ont traité des cellules souches embryonnaires pour les différencier en cellules EPR. Ensuite, ils en ont injecté des dizaines de milliers dans le fond de l'œil des patientes. Douze semaines de traitement immunosuppresseur ont évité la destruction des cellules greffées par le système immunitaire. Quatre mois après l'opération, les résultats sont convaincants, et les deux sujets déclarent même avoir gagné en vision et en confort.

« Les patientes sont contentes et leur vue semble s'être améliorée, nous nous en réjouissons, commente Jean-Pierre Hübschman à Futura-Sciences. Mais pour l'heure nous ne pouvons pas conclure sur l'efficacité du traitement car ce n'est pas l'objectif de cette étude. Nous voulions nous assurer que la procédure était sans danger. Avec le recul de sept mois dont nous disposons aujourd'hui, nous n'avons pas constaté de problème. Si la phase I de l'essai clinique est positive, alors seulement nous rentrerons en phase II et poursuivrons un peu plus loin les investigations pour vérifier à terme si, effectivement, la vision peut être restaurée. »

Les cellules souches embryonnaires, un réel espoir

Toutes les raisons nous poussent à l'optimisme, mais il convient de ne pas crier victoire trop vite. Les thérapies à base de cellules souches embryonnaires n'en sont qu'à leurs premiers pas et le chemin est encore bien long avant de les utiliser dans les cliniques. 

Cependant, dans la perspective où ces techniques seront un jour fonctionnelles, les applications seraient immenses. « Si cela fonctionne, nous pourrions alors soigner, du moins partiellement, les maladies de la rétine dues à la perte de l'épithélium pigmentaire ou des photorécepteurs, qui composent la majorité des pathologies rétiniennes » poursuit le docteur Hübschman.

Parmi les cibles de cette thérapie : la DMLA, première cause de cécité chez les personnes adultes dans les pays industrialisés puisqu'elle concerne un septuagénaire sur quatre. Avec l'augmentation possible de l'espérance de vie dans les années à venir, garder une vision centrale efficace permettrait de passer une retraite plus paisible.

D'autre part, des pathologies plus rares, comme la maladie de Stargardt, concernent des individus jeunes. Devenir aveugle à 25 ans n'est évidemment pas sans conséquences sur l'existence. Si tout se passe comme prévu, les cellules souches leur redonneront la vue. « Dans beaucoup de cas de myopies également, l'épithélium pigmentaire rétinien devient atrophique » fait remarquer le scientifique. Une vaste gamme d'affections oculaires pourraient alors reculer, si ce n'est disparaître.

La dégénérescence maculaire liée à l'âge affecte grandement la vision. Le Centre national américain de l'œil propose la comparaison d'une même scène vue par une personne avec une vision normale et perçue par un patient atteint de DMLA. © National Eye Institute, DP

À chaque problème, sa solution

D'autres pistes sont suivies en parallèle par les chercheurs, permettant d'outrepasser certains des inconvénients liés à l'utilisation de cellules souches embryonnaires humaines. Parmi elles, les travaux récemment publiés dans Graefe's Archive for Clinical and Experimental Ophtalmology par Yvette Ducournau, spécialiste en anatomie pathologique oculaire au CHU de Nantes et Claude Boscher, chirurgien de la rétine à l'Hôpital américain de Paris, s'intéressent aux cellules souches qui seraient présentes, à l'état dormant, dans les yeux des personnes adultes.

« Lors d'un travail clinique chez trois patients atteints d'un décollement de rétine, nous avons pu montrer que dans sa portion très antérieure, au niveau des corps ciliaires, la rétine fabriquait des cellules ayant le potentiel de régénérer les cellules photoréceptrices détruites par la maladie. Des observations analogues ont d'ailleurs été faites au niveau du cerveau, également chez des personnes adultes, au cours de certaines maladies. Cette voie permettrait d'éviter le recours à l'embryon, pour esquiver ainsi le rejet de greffe et donc se passer des traitements immunosuppresseurs » précisent les deux auteurs à Futura-Sciences. Une piste de plus à exploiter dans le domaine des cellules souches.

Mais les thérapies cellulaires ne peuvent pas tout résoudre, et de nombreuses autres voies sont étudiées. La thérapie génique progresse à grand pas et pourrait soigner les cécités dues à la défaillance de certains gènes. La preuve vient d'en être une nouvelle fois apportée tout récemment dans Science Translational Medicine, puisque des patients traités avec succès par thérapie génique il y a quatre ans au niveau d'un seul de leurs yeux ont également retrouvé une partie de leur vue après un même traitement dans l'autre œil. N'oublions pas non plus les découvertes majeures dans le vaste domaine des nouvelles technologies, grâce auxquelles on commence à placer des implants électroniques restaurant artificiellement la vue. 

Mais ces pratiques ne sont pas encore pour demain. Dans les cliniques, à l'heure actuelle, les traitements pharmacologiques (dont les anti-angiogéniques) restent les plus fréquemment utilisés devant les opérations chirurgicales. Ces techniques ont déjà fait leurs preuves, mais la marge de progression est encore importante.  À tel point qu'un jour, peut-être, l'humanité oubliera le sens du mot « cécité ».

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