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Fête de la science : Rémy Bossu et la sismologie citoyenne

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Des collégiens de cinquième commencent à recevoir une carte montrant les zones à risques sismiques en Europe. Initiateur du projet avec la Fondation Maif, le CSEM suit en temps réel les secousses telluriques de la planète et a inventé un nouveau concept : la sismologie citoyenne. Son responsable, Rémy Bossu, nous l'explique...

La carte de la sismicité en Europe, disponible sur le site de la Fondation Maif. On y apprendra notamment la différence entre aléa et risque, et entre magnitude et intensité. © CSEM/Fondation Maif

En permanence, les ordinateurs du CSEM, le Centre sismologique euro-méditerranéen (CSEM, pour European-Mediterranean Seismological Centre), font défiler des courbes ressemblant à des électroencéphalogrammes. Ces signaux proviennent de plus de cinquante pays, d'Europe, d'Afrique du nord et du Proche-Orient, collectés par une centaine d'instituts enregistrant les soubresauts de la planète.

Le travail de cette petite organisation, fonctionnant comme une ONG, est de les centraliser pour les rendre disponibles à tous les autres. En mode automatique, les ordinateurs, après traitement des données, expédient vers le site Web les informations sur les séismes les plus importants, de magnitude supérieure ou égale à 3. Les sismologues les analysent de manière plus détaillées pour en extraire les signaux provenant de secousses plus faibles mais aussi pour corriger les données. Des bulletins réguliers sont alors publiés vers les sismologues.

Il y a plusieurs années, l'équipe du CSEM a eu une idée originale : repérer les pics de connexion sur leur site Web pour détecter les tremblements de terre. L'idée a d'abord paru farfelue à la communauté scientifique mais ses promoteurs ont tenu bon et créé de toutes pièces un puissant outil d'analyse des accès Web, avec collecte des adresses IP et localisation géographique. L'instrument fonctionne et peut désormais détecter un séisme dans les toutes premières minutes qui suivent son déclenchement quand des milliers d'internautes, sentant la secousse, se précipitent sur l'ordinateur le plus proche pour rechercher des sites annonçant les tremblements de terre. C'est un véritable sismomètre d'un genre complètement nouveau qui vient ainsi d'être inventé.

Les ordinateurs du CSEM récupèrent en permanence les informations provenant des instituts de sismologie adhérant à cette organisation. Des logiciels analysent les données et détectent les activités sismiques. © Futura-Sciences/Jean-Luc Goudet

Des liens vers le grand public

« Nous avons publié ces résultats en juin 2008 et ils n'ont rencontré qu'un écho modéré mais la situation s'est modifiée quand a été annoncé Google Flu Trend en novembre, s'amuse Rémy Bossu, responsable du CSEM. En comptabilisant les recherches sur le mot "grippe", il devenait possible de localiser un foyer épidémique. Notre projet s'est mis à intéresser beaucoup de monde... » Mais, souligne-t-il, Google n'atteint qu'une faible résolution, à l'échelle de la semaine et à celle d'un Etat. « Nous, nous descendons à la seconde et à la ville, précise-t-il, parce que notre site est spécialisé. Google, lui, doit extraire un petit nombre de recherches parmi des millions. Le rapport signal/bruit est très faible chez eux. »

Cet outil est toujours en cours d'amélioration mais a aussi inauguré une nouvelle manière de concevoir le rapport entre le citoyen et le sismologue. Lorsque le spectateur d'une colère de la Terre fouille le Web, c'est pour trouver des informations. Il faut donc lui en donner. En pleine refonte, le site s'affichera bientôt dans une nouvelle mouture, mieux utilisable par le grand public, avec des messages annonçant la détection des séismes qui auront été ressentis et repérés grâce au Web.

Le CSEM veut aujourd'hui aller plus loin et s'invite dans les écoles grâce à la Fondation Maif. Avec une carte détaillant les zones sismiquement actives en France, le CSEM veut faire comprendre et surtout mieux faire mesurer ce risque, en particulier à l'aide d'exemples de séismes importants et connus.

« Nous devons descendre de notre tour d'ivoire. » © Futura-Sciences/Jean-Luc Goudet

« En France, la perception du risque sismique est faible »

Futura-Sciences : Pourquoi parle-t-on peu du risque de tremblement de terre en France ?

Rémy Bossu : C'est une réaction classique dans les zones à faible sismicité. Quand la « période de retour », c'est-à-dire le délai moyen entre deux séismes, est plus long qu'une vie humaine, il est difficile de sensibiliser les gens avec cette question. Il est vrai qu'en France métropolitaine, le risque sismique est faible, mais il n'est pas pour autant négligeable. Aux Antilles, la perception du risque sismique est bien meilleure.

FS : Comment une carte peut-elle expliquer ce risque à des collégiens ?

Rémy Bossu : Nous avons illustré la carte avec des exemples de séismes assez récents, dont la mémoire des hommes d'aujourd'hui a conservé la trace, par exemple, celui de L'Aquila, en avril dernier, celui d'Izmit en Turquie, en 1999, ou encore le tsunami de 2004. Nous avons aussi rappelé les séismes survenus en France. Le dernier, de magnitude 6, a eu lieu en 1909, à Lambesc. C'est la même énergie que celle de L'Aquila.

FS : Comment appréhender ce risque ?

Rémy Bossu : Ce n'est pas facile... Il faut par exemple comprendre ce que représente la magnitude. C'est l'énergie dégagée par le séisme. Et comme elle suit une échelle logarithmique, une magnitude 6 représente une énergie 30 fois supérieure à une magnitude 5 et correspond à 900 fois une magnitude 4. Surtout, il est difficile de comprendre la notion de probabilité d'un tel événement. Les scientifiques ont d'ailleurs souvent du mal avec cette notion. On peut dire qu'en France métropolitaine, un séisme de magnitude 6 peut arriver. Le rythme est de un tous les cent à deux cents ans. Et il y en a eu un il y a cent ans... Voilà qui peut faire comprendre ce risque. En revanche, le risque d'un séisme de magnitude 8 ou plus est quasiment nul.

FS : Ce n'est pas le travail habituel d'un scientifique de faire de la vulgarisation...

Rémy Bossu : Cela nous oblige à descendre de notre tour d'ivoire ! Et grâce à la Fondation Maif, nous sommes face à de véritables acteurs. Il nous faut être concrets. Je pense que ce doit être une évolution de notre activité. Nous devons en passer par des discussions avec des sociologues. Aujourd'hui, la société cherche le risque zéro. Nous devons prendre cela en compte, et donc écouter les citoyens...