Un site scientifique où des chercheurs de toutes disciplines peuvent transmettre des connaissances nouvelles, échanger des idées, rectifier des informations parfois (souvent ?) déformées par les médias…On en a souvent rêvé, Futura-Sciences l'a fait.
Agnès Guillot Novembre 2002
Bien qu’appartenant depuis janvier 2007 à l’Institut des Systèmes Intelligents et de Robotique (l’ISIR, de l’Université Pierre et Marie Curie- Paris 6), notre équipe est encore « délocalisée » du site de Jussieu à cause des travaux de désamiantage, qui durent depuis 12 ans !
Généreusement hébergés dans les locaux du LIP6 - notre ancien laboratoire (délocalisé lui aussi) - nous devrions bientôt déménager sur le campus, au lieu dit « la Pyramide ». En effet, les trois équipes que regroupe cet Institut se trouvent à Fontenay-aux-Roses, à Ivry-sur-Seine et à Paris, ce qui complique considérablement les échanges quotidiens entre chercheurs. Mes jours se partagent donc entre l’université de Paris-X Nanterre dans les Hauts-de-Seine –lieu des enseignements – et un immeuble situé dans le 16ème arrondissement de Paris –lieu des recherches.
La particularité d’une journée-type d’un enseignant-chercheur est, justement, qu’elle est tout sauf « type ». Plusieurs tâches sont bien souvent à mener de front dans une même journée, tombant à l’improviste, d’urgence souvent impérative. Parmi celles-ci :
- Des tâches d’enseignement, prenant environ deux jours par semaine d’octobre à juin (hormis les travaux collatéraux). Etant enseignante en Psychophysiologie (section Neurosciences), je tente, pour ma part, de faire comprendre à de très (très !) nombreux étudiants de Sciences Humaines combien il est essentiel pour eux de connaître les rouages organiques sous-tendant les manifestations psychologiques des humains qu’ils étudient.
- Des tâches administratives, rédigeant projets rémunérateurs ou rapports, et tentant également de décrypter les méandres de l’utilisation des crédits que l’Union Européenne nous accorde pour transmettre à nos gestionnaires polyvalentes - qui font un travail ingrat et exceptionnel - les informations concernant les dépenses correspondantes.
- Des « relations publiques », diffusant aussi notre approche scientifique en dehors des laboratoires et congrès, dans les écoles d’ingénieurs ou autres universités, dans des ateliers, fêtes grand public ou fêtes de la Science, à travers articles, livres, ou conférences.
- Des travaux de recherche, pour lesquels nous avons l’immense privilège de gérer nous-mêmes notre temps, ce qui a souvent pour conséquence d’avaler nos soirées, week-ends ou vacances...
Le travail, en ce qui me concerne, s’attache à coordonner les recherches de notre équipe sur les architectures de contrôle de notre robot-rat Psikharpax, dans le cadre du Projet Européen ICEA (Integrating Cognition, Emotion and Autonomy ; http://www.iceaproject.eu/).
Ce robot, nommé ICEAbot dans le Projet, vise à acquérir son adaptabilité et son autonomie dans des environnements que l’Homme ne connaît pas parfaitement, comme une autre planète ou l’appartement d’à côté. Il s’inspire pour cela de circuits nerveux d’un mammifère, le rat, très étudié par les neurophysiologistes, avec lesquels nous collaborons. Huit autres équipes européennes participent à cette entreprise, et nous devons mettre en commun des investigations très diverses, allant de la construction physique du robot jusqu’à la mise au point d’un système d’autonomie énergétique, en passant par le calcul de la forme des oreilles et l’emplacement des yeux, le perfectionnement du système tactile à l’aide de vibrisses (les moustaches du rat), le codage des circuits nerveux permettant une orientation et une sélection autonome des actions - tout cela en respectant une plausibilité biologique afin de valider les résultats par des expérimentations animales menées en parallèle.
La tâche de chercheur dans notre domaine comprend, de plus, l’encadrement de jeunes frais émoulus de Masters (liés par exemple aux écoles doctorales EDITE : www.edite-de-paris.com.fr/accueil/index.html, SMAE : http://www.ed391.upmc.fr/ ou 3C : http://ed3c.snv.jussieu.fr/) ou d’Ecoles d’Ingénieurs (EPITA, ECP, ESPCI) dans l’univers impitoyable de la recherche fondamentale. La poursuite d’un doctorat en approche animat n’est pas un long fleuve tranquille et représente un ensemble de difficultés dues, notamment, à l’interdisciplinarité du domaine. Ces difficultés suscitent même parfois, tout au long de ce parcours de trois ans (minimum), quelques conflits -signes annonciateurs de l’acquisition d’une nécessaire autonomie de la part de l’encadré! A ce propos, l’université Pierre et Marie Curie-Paris 6, dont le laboratoire dépend, a créé depuis peu un Institut de Formation Doctorale, qui réfléchit à une politique doctorale générale et met à disposition des doctorants et encadrants de tous domaines de nombreuses informations et formations visant à optimiser le choix, la conduite des thèses, ainsi que le suivi des jeunes docteurs (http://www.ifd.upmc.fr/).
Quelles satisfactions cependant de suivre la carrière des jeunes rescapés de ces aventures, engagés en Post-Doctorats dans des laboratoires étrangers de sciences cognitives, qualifiés pour des emplois de Maîtres de Conférences universitaires, admis au CNRS (pour de rares élus !) en sections interdisciplinaires, ou embauchés dans de grandes entreprises et boîtes de jeux vidéo pour leurs compétences en Intelligence artificielle ou systèmes adaptatifs.
Tâches multiples donc, mais heureuse époque, où la recherche fondamentale est -- encore --considérée comme indispensable.