Expert Sciences

Jean Guffroy

1949 - 2014

Archéologue

Classé sous :Homme
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Jean Guffroy, Archéologue

Biographie

Baby-boomer, banlieusard, jean Guffroy est né en 1949, à Saint Ouen. Au sortir d'un baccalauréat de philosophie, il suivit un premier cycle universitaire en sciences humaines, dont il conserva une formation de base en anthropologie, un esprit libertaire et l'amour du gai savoir.

A partir de 1970, il entreprend une formation à l'archéologie sud-américaine dans le cadre de la VI ème section de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes, avec A. Laming Emperaire, et une formation aux pratiques de terrain en participant aux activités de la circonscription préhistorique des Antiquités d'Ile de France et aux campagnes de terrain du site de Pincevent, sous la direction d'A. Leroi-Gourhan.

Son premier séjour en Amérique latine a lieu au Pérou, en 1973, où il concilie un poste de professeur VSNA à l'Alliance Française et la préparation d'un doctorat de 3ème cycle, soutenu en 1979. Cette recherche, qui concernait un site de pétroglyphes comprenant plus de 400 pierres gravées, avait pour but de mieux saisir l'organisation et le fonctionnement d'un tel ensemble et de formuler des hypothèses nouvelles sur le développement et la finalité de ces manifestations artistiques. Elle fut postérieurement étendue à d'autres sites d'art rupestre péruviens et aboutit, en 1999, à la publication du premier ouvrage de synthèse concernant l'art peint et gravé du Pérou précolombien (Guffroy, 1999). L'étude de ces manifestations et plus généralement de la symbolique andine constitue, de nouveau, un de ses thèmes importants de recherche.

C'est en 1979, grâce à un poste de pensionnaire de l'Institut Français d'Etudes Andines, qu'il entreprit ses premiers travaux de prospection et de fouilles dans une région très mal connue du point de vue archéologie, située à l'extrême sud de l'Equateur : la province de Loja, où il séjourna plusieurs années. Ces recherches furent complétées, à partir de 1985, date de son recrutement à l'ORSTOM (actuel IRD)(Institut de Recherche pour le développement), par l'études des sociétés établies de l'autre côté de la frontière, dans l'extrême nord du Pérou, et, plus récemment (1999-2004), sur le versant oriental du même secteur andin. Ces travaux, qui ont donné lieu à des découvertes importantes et à la fouille de plusieurs sites monumentaux (Guffroy et al., 1995 ; Guffroy et al., 2004), ont permis de remettre en question les modalités d'apparition et de développement des premières civilisations andines et de critiquer un certain déterminisme géographique, qui faisait de cette région un zone inhospitalière inapte aux développements des sociétés complexes (voir dossier), alors que sa position, frontalière entre des écosystèmes contrastés, lui a permis de jouer, à plusieurs moments de la préhistoire, un rôle important dans le développement socio culturel andin.

Ce même intérêt pour le fonctionnement des zones frontalières fut au centre des recherches et travaux de fouille réalisés, entre 1994 et 1996, dans l'Occident mexicain, sur le site monumental de Cerritos Colorados (Etat de Jalisco).

Nommé directeur de recherche en 1999, Jean Guffroy, mit en place et dirigea, de 2001 à 2004, l'unité de recherche 092 de l'IRD, concernant les adaptations humaines aux environnements tropicaux, durant l'HolocèneCe programme est mené à bien, en collaboration avec des institutions locales, dans plusieurs pays de la ceinture tropicale : au Cameroun, en Equateur, en Indonésie, au Vanuatu et en Polynésie française. Il eut ainsi l'opportunité de se familiariser avec les problématiques de développement socioculturel de différents secteurs du monde tropical (Froment, Guffroy, 2003), ainsi qu'avec le soutien aux politiques de recherche et de formation des pays du Sud.

Métier

Le métier d'archéologue partage, avec certains autres domaines scientifiques, le privilège d'être constitué d'aux moins deux quotidiens, composés d'activités et de dynamiques diverses : celui du laboratoire et de l'écran informatique, plutôt statique, et celui du terrain, souvent terriblement agité. Le passage d'un état à l'un à l'autre s'opérant plus ou moins fréquemment, suivant les situations, et plus ou moins facilement, suivant l'âge ..., mais toujours avec beaucoup de plaisir.

L'archéologie en région tropicale, que je pratique depuis 30 ans, présente un certain nombre de spécificités, qui tiennent tant à la diversité des paysages et des climats, qu'aux cultures, dont il convient de s'imprégner au quotidien dans les relations avec les populations locales, les autorités administratives et le monde académique. Ayant eu la chance de travailler dans trois pays latino-américains à l'archéologie prestigieuse : le Pérou, l'Equateur et le Mexique, je peux témoigner avoir rencontré un accueil globalement chaleureux tant des populations, souvent plutôt ébahies devant nos pratiques et collectes bizarres, que des milieux scientifiques et estudiantins, généralement ouverts aux collaborations.

Mais la connaissance est difficile à obtenir, plus faite d'interrogations que de savoirs, et donc souvent difficile et lente à diffuser, même si, indéniablement l'apparition de l'internet a considérablement changé la donne de la vulgarisation scientifique, en positif (accès plus facile à tous) et négatif (moindre sélection de la valeur de l'information). Pour être retourné plusieurs fois sur mes propres traces, d'assez nombreuses années après un premier séjour, j'ai pu y mesurer la trop fine empreinte qui en persistait et l'importance d'approfondir les sillons. La formation d'étudiants nationaux est un élément important de cet ensemencement.

De longs travaux de prospection précédent généralement le choix des lieux qui seront l'objet de fouilles plus approfondies. Ce relevé systématique des traces d'activités humaines permet également la reconstitution des systèmes d'adaptation aux conditions environnementales et de la distribution des activités sociales. La fouille d'un site archéologique est une activité d'assez forte intensité physique et intellectuelle. Elle revêt un aspect de découverte, de mise au jour, voir de renaissance, mais aussi de destruction, les vestiges collectés quittant définitivement le contexte de leur enfouissement, pour de profonds casiers. Elle demande à la fois : minutie, dans l'enregistrement de la nature et de la localisation des vestiges mis au jour ; énergie, dans le dégagement parfois laborieux des niveaux archéologiques ; et souvent résistance, aux conditions de survie quelques peu sommaires.

Face à ce lent effort de découverte, d'analyse et d'éducation, l'archéologie des pays du sud souffre d'une disparition rapide des vestiges. Les situations économiques et culturelles, l'aménagement et l'urbanisation de secteurs importants des territoires, mais aussi l'appel d'offre des collectionneurs internationaux d'antiquités, font peser une menace de destruction massive sur le passé archéologique de la planète. D'autres travers sont liés à l'exploitation touristique intensive de certains sites, qui a souvent limité leur analyse scientifique, ainsi qu'à une dérive médiatique, plus avide de sensationnel que d'analyses savantes.

Au retour des terrains, il faut également rappeler les difficultés que connaissent, depuis de longues années, les recherches en sciences humaines dans nos pays du nord. Malgré l'importance des questions scientifiques pouvant être traités dans la perspective du temps long (conditions du développement durable des territoires, impacts des changements climatiques, persistance des influences culturelles ...), les recherches en archéologie tropicale restent difficiles à financer et souffrent d'un déficit chronique de recrutement de jeunes chercheurs.