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Les Hommes et la communication : la parole est-elle une exaptation ?

Dossier - Langage : des robots pour comprendre l'origine de la parole
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Il y a très longtemps, les humains ne produisaient que des grognements inarticulés. La question de savoir comment ils en sont venus à parler est l'une des interrogations les plus difficiles qui soient posées à la science. La robotique peut nous aider à mieux comprendre le langage et les origines de la parole. Un voyage fascinant.

  
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Le mécanisme auto-organisé de ce système apparaît comme un complément nécessaire au mécanisme néo-darwinien classique pour expliquer l'origine de la parole. Il est donc compatible avec un scénario néo-darwinien classique dans lequel l'environnement favorise la réplication des individus capables de communiquer.

L'environnement favorise-t-il la réplication des individus capables de communiquer ? Ici, un panda géant. © J. Patrisk Kischer, CC by-nc 3.0

Auto-organisation et effets collatéraux

Dans ce scénario, notre système artificiel joue le même rôle que les lois de la physique des gouttes d'eau dans l'explication des formes des cellules de cires des abeilles : il permet de comprendre comment des mécanismes auto-organisés ont pu faciliter le travail de la sélection naturelle en contraignant l'espace des formes.

En outre, il ne requiert pas la présence explicite de pression fonctionnelle pour une communication efficace. Il ne requiert aucune pression sociale et les agents n'ont en fait aucune capacité sociale.

Il est fort probable que l'« ingénierie » évolutionnaire soit parfois obligée de supporter le coût d'effets de bord désagréables au bénéfice d'autres structures utiles dont ils sont les conséquences. Gould (1982) donne l'exemple de l'os sésamoïde tibial (une partie du tibia) du panda qui a tendance à le gêner pour la marche, mais résulte du programme de croissance qui a permis à l'os sésamoïde radial (son équivalent sur le poignet) de servir de pouce d'opposition pour manipuler les tiges de bambous. En effet, le couplage de la croissance de ces deux os a fait que l'adaptation de l'os radial du poignet pour la préhension a provoqué aussi un changement morphologique dans le tibia. Le premier changement est positif pour le panda, alors que le second est un effet de bord désagréable (mais qui vaut le coût puisque cette organisation a été sélectionnée). © DR

Communication et parole

Techniquement, le système nerveux artificiel utilisé par les agents n'est pas spécifique à la parole : il pourrait très bien servir à apprendre la coordination œil-mouvement d'un bras. Alors que les codes de la parole contemporains sont évidemment influencés par la fonction de communication qu'ils remplissent, cette simplicité du système artificiel permet de proposer une nouvelle hypothèse en ce qui concerne l'invention initiale de systèmes de vocalisations partagés : ils pourraient être des effets collatéraux auto-organisés de certaines structures cérébrales qui ont sont apparues chez l'Homme sous l'influence de fonctions qui n'ont rien à voir avec la communication. D'ailleurs, comme l'a montré avec nombre d'exemples Stephen Jay Gould, la nature regorge de formes et de structures dont l'origine est liée à un effet collatéral de la formation d'une autre structure, et donc n'ont pas forcément à l'origine une fonction où une valeur adaptative positive.

Dans la nature, toutes les formes ne sont pas apparues directement par le biais d'une pression fonctionnelle. Certaines sont en effet des effets collatéraux de la formation d'autres structures. Par exemple, ces mollusques vivent depuis des millions d'années enterrés sous la vase dans l'obscurité au fond de l'océan. Ils ont sur leur coquille des patterns rayés d'une grande symétrie et régularité. Ces structures n'ont pas de fonction, et donc pas de valeur adaptative pour les mollusques, mais sont le résultat de la pigmentation qui se produit lors de la calcification continue et graduelle des cellules sur le bord de la coquille à mesure que celle-ci grandit dans un jeu de division cellulaire dont la dynamique est d'ailleurs très similaire à celle de la fameuse réaction de Beloutzov-Zabotinsky.

Ces fonctions ont pu par exemple être l'exploration systématique de l'espace moteur, permettant de démultiplier les capacités d'apprentissage individuel et l'adaptabilité à un milieu changeant. Nous présentons en détail dans (Oudeyer, 2003) ces structures cérébrales et leur fonction initiale.

Les premiers codes de la parole seraient donc possiblement apparus avant qu'il n'y ait besoin de parole, et auraient été recrutés pour la communication seulement plus tard dans l'évolution : c'est ce qu'on appelle une exaptation.