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Piraterie généralisée ou révolution culturelle ?

Dossier - À quoi sert le peer to peer (P2P) ?
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Pour les multinationales de la musique et du cinéma, c'est un instrument diabolique qui a mis le piratage à la portée de tous. Pour d'autres, un nouveau moyen révolutionnaire d'accès à la musique, voire à la culture.

  
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4) Piraterie généralisée ou révolution culturelle ?

C'est le débat le plus controversé. C'est également le plus difficile à trancher. D'un côté, nul ne conteste que la quasi-totalité des fichiers téléchargés en peer to peer sont protégés par le droit d'auteur - autrement dit piratés. Grâce au P2P, des millions d'internautes ont goûté au plaisir jouissif de télécharger gratuitement la musique qu'ils veulent, au moment où ils le veulent, presque instantanément. Oui, le top 50 des chansons les plus téléchargées sur KaZaA ressemble beaucoup à son équivalent réel.

Une batterie de statistiques alarmistes vient nourrir encore un peu plus le ressentiment des maisons de disques. Selon BigChampagne, le nombre des chansons téléchargées aux Etats-Unis est supérieur à celui des ventes légales sur support physique, et seuls 9 % des utilisateurs du peer to peer estiment que pirater de la musique est moralement répréhensible. Selon Ipsos Reid, qui confirme le chiffre précédent, seuls 21 % pensent que le piratage nuit aux artistes, et 39 % estiment qu'il est normal de copier de la musique pour l'offrir à ses amis.

Mais d'autres études montrent que la gratuité n'est pas la motivation première de la majorité des utilisateurs. Jupiter, par exemple, estime le noyau dur des pirates à 30 % environ. « Il y a des collectionneurs qui passent leur temps à tout télécharger, explique Vincent Mabillot. Mais la plupart des utilisateurs fonctionnent à l'envie. Ils téléchargent ce qu'ils ont entendu à la radio, un morceau qu'ils ont dans la tête, dont on leur a parlé, ou un titre qui leur rappelle leur jeunesse. Une grosse partie des téléchargements concerne des chansons que les gens n'auraient pas achetées de toute façon. »

Pour eux, le peer to peer est avant tout un formidable outil de découverte culturelle. Selon Ipsos, 30 % des utilisateurs disent que leurs goûts musicaux ont évolué grâce au peer to peer : 10 % se sont mis à la techno, 5 % à la musique classique et 4 % au jazz. Surtout, 69 % utilisent le peer to peer car ils refusent la « dictature du CD », qui les oblige à acheter dix ou quinze chansons d'un coup.

Les majors oublient également que les réseaux peer to peer abritent aujourd'hui la plus grande bibliothèque musicale du monde (ce n'est pas encore vrai pour le cinéma), fréquentée en grande partie par des passionnés de musique (30 % des utilisateurs, selon Jupiter) dotés de catalogue musicaux impressionnants. Ils peuvent passer des heures à chercher sur les réseaux des morceaux rares ou épuisés, des archives d'émissions de radio, ou encore des vieux vinyles que d'autres passionnés ont encodés en MP3. Selon Ipsos, 65 % des P2Pnautes téléchargent des morceaux qu'ils ont du mal à trouver dans le commerce.

Surtout, le peer to peer développe une mentalité d'échange et de partage. Selon Vincent Mabillot, les utilisateurs du peer to peer passent beaucoup de temps sur les chats à échanger des informations sur leurs artistes préférés. L'accès direct au répertoire des utilisateurs, une fonction proposée par la plupart des logiciels, permet de repérer facilement les goûts musicaux des autres et d'entrer en contact avec eux. Certains utilisateurs sélectionnent soigneusement les titres qu'ils décident d'offrir en partage. « C'est un véritable militantisme culturel, qui sert à promouvoir ce qu'on aime, le plus souvent des artistes peu connus ou difficiles à trouver », explique Vincent Mabillot.

On retrouve le même phénomène dans le cinéma. Des dizaines de sites, dont le très populaire ShareReactor, proposent des listes de films à télécharger sur le réseau eDonkey. Dans la rubrique « nouveautés », la plus consultée, on trouve non pas les sorties DVD de la semaine, mais les derniers coups de coeur que les passionnés de cinéma ont décidé de mettre à la disposition du public. Début juillet, on y trouvait notamment Berlin : Die Sinfonie der Großstadt, film allemand muet de 1927, Crash de David Cronenberg et Night of the Demon, un film d'horreur réalisé à Hollywood en 1957 par le français Jacques Tourneur. Sans oublier les sites spécialisés dans la fabrication de sous-titres, qui mettent ainsi à la disposition du public des films non distribués en Europe de l'Ouest - et notamment asiatiques.

Quand à l'impact négatif du peer to peer sur les ventes de disques, il reste pour le moment à prouver. Selon Ipsos, 19 % des pirates achètent moins de CD qu'avant (plus de 50 % selon la RIAA), 24 % en achètent plus, et 57 % ni plus ni moins. De plus, 73 % déclarent télécharger des morceaux pour tester un album avant de l'acheter. Pour Vincent Mabillot, « les comportements opportunistes concernent surtout les artistes du Top 50, que les utilisateurs du peer to peer estiment suffisamment riches pour ne pas souffrir du piratage ». Un diagnostic confirmé par les chiffres de la RIAA (les plus fortes baisses concernent les dix CD les plus vendus), et par une étude de Nielsen. Cet institut s'est penché sur les CD achetés par les pirates américains. Le rap arrive en tête, suivi par la musique électronique et le rock alternatif. Les disques du Top 50 n'arrivent qu'en sixième position.