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La fonction phatique de l'internet

Dossier - Comprendre Facebook
DossierClassé sous :informatique , Facebook , réseau social

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Comprendre les médias sociaux et leur fonctionnement social et psychologique comme technique, tel est l’enjeu de ce dossier, qui s'appuie essentiellement sur l'exemple de Facebook.

  
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Avant de bondir sur la vacuité des statuts Facebook, des messages et des commentaires laissés, il est bon de considérer la fonction phatique d'Internet, c'est-à-dire son rôle dans la continuité des échanges et dans l'établissement de la communication.

Les échanges sur Facebook sont-ils différents des échanges réels ? © Futura-Sciences

Facebook, reflet des échanges réels

« Que l'internet permette de publier un message qui ne dit rien d'intéressant, c'est ça qui est intéressant, nous explique le psychologue Yann Leroux. De plus en plus, la technologie prend en charge ce que Roman Jakobson appelait la fonction phatique du langage ». Et dans ce cadre, nos échanges sur l'internet sont bien l'exact reflet de nos échanges réels. L'essentiel de nos échanges ne vise pas à l'efficacité, loin de là. Et ce d'autant plus que les espaces d'écritures du Web sont limités comme c'est le cas sur Facebook ou Twitter (« à la différence des blogs où l'on trouve plus souvent une narration de qualité »). « Le dispositif joue une part importante en fonction de ce qu'il impose : ainsi, on ne dit plus qu'on est à tel endroit, mais on se géolocalise sur Foursquare », estime le psychologue. Une part de la fonction phatique de nos échanges est prise en charge par nos machines et via les machines. Nos outils sociotechniques démultiplient à l'envie les messages pour s'assurer de leur fonctionnement ou de leur bonne réception...

« Internet est un espace intermédiaire entre moi et les autres, un espace de porosité entre nos mondes internes et nos phases sociales. Quand je dis quelque chose de très banal pour les autres, ça peut-être important pour moi. » Bien sûr cela peut-être utilisé de façon transformative (pour se transformer, pour agir sur soi) ou pour favoriser des enfermements (on dépose des choses intimes dans un espace pour ne pas y repenser), précise le psychologue. Mais tous nos échanges ne sont pas informatifs. Jouer, plaisanter, rire de soi ou des autres, parler pour ne rien dire... sont aussi des formes d'échange social importantes. Et ce sont bien celles-ci que beaucoup dénoncent sur Facebook.

Signe et signal sur Facebook

Pourtant, les formes courtes, lapidaires, favorisent les jeux de styles, l'humour. Même si dans le champ des personnes qu'il rencontre, il peut ne pas toucher tout le monde. Bien souvent, et depuis longtemps, le style et la manière d'intervenir sur les réseaux comptent plus que l'objet même de l'échange, estime la psychanalyste Geneviève Lombard. « Une des possibilités de Twitter est ainsi de "faire signe". Lorsque "le signe" n'a pas de consistance, ou quand sa consistance n'est pas reconnue, il fonctionne quand même comme signal, car il se rattache la plupart du temps à des arborescences (des liens, des blogs, des sites...) grâce auxquelles il se trouve contextualisé, explicité, développé de mille manières. Ce "signe" est juste la pointe la plus actuelle d'une activité Web plus générale, qui a souvent une histoire et une surface plus large. Il en assure l'apparaître au présent. » C'est ainsi qu'il faut entendre l'essentiel de nos échanges sur les sites sociaux : comme un ensemble de signes qui nous permettent de faire société dans une société de médias.

Facebook et Twitter, le doudou des adultes

Pour Yann Leroux, le réseau social est notre nouveau doudou, celui qu'on consulte le soir, avant de s'endormir. Selon un sondage britannique, plus de 70 % de personnes interrogées consultent leurs réseaux sociaux avant d'aller au lit et 18 % twittent en pleine nuit.

Facebook et Twitter, le doudou des adultes. © Guirec Lefort, Flickr CC by nd 2.0

« Il faut se souvenir que s’endormir n'est pas une opération simple », rappelle le psychologue. Nous avons tous des techniques personnelles pour y parvenir. Ces techniques et ces objets sont des manières de pallier l'angoisse de la séparation, d'aller vers un état que l'on ne connaît pas (le sommeil). « Pour cela, il faut désinvestir les pensées qui nous ont accompagnées toute la journée, et une des choses qui peut aider passe parfois par des rituels de vérification. » Ainsi, vérifier le calme qui se répand sur les réseaux sociaux au fur et à mesure que la nuit s'avance nous rassure et nous calme à notre tour. Le réseau social peut aussi être utilisé comme un consolateur ou un briseur de soucis. Les lolcats et autres motivational posters (ou demotivational) jouent également ce rôle. Des chaînes de mails qui échangent à l'infini ces mèmes qui composent le réseau, aux assertions idiotes ou inutiles que l'on publie en commentaire sur le Facebook de nos relations... tout cela participe de modalités d'échanges qui ne sont pas aussi futiles qu'elles paraissent.