Gilles Babinet, coprésident du CNNum. © Gilles Babinet, tous droits réservés
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L'édito de Gilles Babinet : « Au-delà de la technologie, une révolution anthropologique »

Nouvel âge de l'humanité, le numérique induit une révolution anthropologique qui touche l'ensemble des dimensions de la société. Technologie devenue fait social total, elle réunit d'un côté les enjeux techniques, informatiques et, de l'autre, les dimensions des sciences humaines. Comme pour toute révolution technique, les deux points se rejoignent autour d'un projet politique collectif, toujours en construction lorsqu'on parle du numérique.

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L'articulation entre considération des enjeux techniques et construction d'un projet sociétal commun, entre des approches informatiques et sciences humaines, est fondamentale.

D’une transformation technique à une révolution anthropologique

Il s'agit d'essayer de sortir de l'idée qu'il y a une sorte d'objectivisme numérique et que c'est un fait sur lequel on ne peut pas agir, qu'il n'y a pas moyen d'influer sur le cours des choses. Lorsque l'ancien président de Google dit qu'il est normal que la notion d'intimité disparaisse avec l'avènement de l'internet, il veut affirmer que c'est une conséquence inéluctable. Il sera démenti par une levée de boucliers à l'issue de quelques scandales d'utilisations abusives de données (Snowden - NSA, Cambridge Analytica...).

Le technologie numérique est omniprésente dans notre quotidien. © Geralt, Pixabay, tous droits réservés

Pendant des années, le développement des outils numériques a été porté par des techniciens, des innovateurs comme cela a été par exemple le cas dans la Silicon Valley. On sait maintenant que ce n'est pas l'unique approche. Quand on regarde ailleurs, on voit bien qu'il y a des pays qui ont fait des choix extrêmement différents dans la façon dont ils utilisent les nouvelles technologies, du social rating chinois, une pratique totalitaire ayant abouti à l'emprisonnement et à la discrimination de millions de Ouigours, aux pratiques inclusives des pays scandinaves.

Derrière les débats sur ces nouvelles technologies se pose la question du vivre ensemble. Les réseaux sociaux, s'ils participent à une plus grande transparence de l'information n'en ont pas moins des biais puissants, comme la mise en avant des contenus les plus susceptibles d'être rediffusée par leurs membres ; des contenus « chocs », souvent agressifs, biaisés sinon parfois totalement faux.

Haine en ligne et désinformation ne sont pas des phénomènes secondaires ; ils infléchissent notre rapport à la vérité, à la science, notre capacité à douter, à faire des compromis. Ce phénomène est global. Il concerne aussi bien l'Amérique du Nord, que l'Europe, des démocraties pourtant éprouvées, que les pays émergents où ils sont souvent utilisés par les dictatures pour se maintenir au pouvoir et persécuter leurs opposants.

Partager un socle de connaissance commun

De la même manière que la révolution numérique ne peut être portée uniquement par les innovateurs, elle doit être pensée en dehors des compétences techniques seules, sous peine de renforcer des fractures entre les populations, entre les citoyens et les institutions... Les nouvelles technologies ne sont pas des solutions miracles.

Les nouvelles technologies ne sont pas des solutions miracles

Les enjeux rencontrés par leur usage réel ou potentiel doivent au contraire nous amener à réfléchir au projet de société qu'elles sous-tendent. C'est la mise en place de ces outils dans l'éducation sans repenser les méthodes d'apprentissage, c'est la fermeture des guichets sans transformer les procédures, c'est la discussion sur le vote électronique pour faire face à l'abstention. Avoir recours à des systèmes complexes, difficilement transparents et compliqués à appréhender est une forme de violence imposée au citoyen. Cela interroge ainsi la nécessité pour tous de bénéficier d'un socle commun, d'une culture technique partagée mais également d'une compréhension des enjeux historiques, économiques, sociaux, anthropologiques... qui sont liés à l'usage et au développement de ces technologies.

Les nouvelles technologies ouvrent de vastes champs de réflexion. © Geralt, Pixabay, DP

Je suis ravi d'avoir l'opportunité de porter cette réflexion aujourd'hui à travers différentes dimensions à l'occasion des 20 ans de Futura Sciences. Les articles que vous découvrirez pendant cette journée ont pour ambition de faire un pas de côté, de susciter des interrogations différentes et de proposer une rencontre entre science et société sur des sujets inéluctables tels que l'intelligence artificielle et le climat ou le lien potentiel entre aptitude en mathématiques et développement en l'intelligence artificielle. Anne Alombert et Olga Kokshagina, mes collègues du Conseil national du numérique, dans leurs écrits autour de la nécessité de bénéficier d'une culture numérique et de l'innovation au service de l'apprentissage participent à la construction de cette pensée.

De l’enjeu d’aborder la question collectivement

S'interroger sur l'évolution de l'information, des institutions, de l’environnement ou de notre rapport à la vérité sous l'effet des réseaux sociaux peut sembler en apparence rébarbatif car cela nécessite de rentrer dedans de façon profonde pour en saisir les sens et les implications. Cela nécessite également de se parler et de la façon dont on peut influer sur le futur. Il est cependant fondamental de prendre le sujet à bras-le-corps. Et nous sommes convaincus que cela commence par notre rapport aux savoirs. La profusion de l'information avec l'accès à toutes ses sources nous fait-elle réellement entrer dans une société de la connaissance ? Est-ce que cela doit être une connaissance mécanique, transversale ? Quelle est la relation entre les sciences dures et les sciences humaines ? Quelle est la relation entre les enjeux de cognition et d'acquisition des savoirs ? Il s'agit également du futur de la démocratie qui peut être mis à mal si on n'arrive pas à mieux maîtriser les réseaux sociaux, la propagation des fausses nouvelles et les discours de haine. Si la pandémie a accéléré les usages des nouvelles technologies, renforçant leur omniprésence dans notre quotidien et illustrant notre capacité à tous largement nous adapter, il est nécessaire aujourd'hui de réfléchir à la trajectoire que nous voulons adopter.

Gilles Babinet et Françoise Mercadal-Delasalles, coprésidents du CNNum. © CNNum, tous droits réservés

L'innovation fait écho au projet politique qu'elle induit. La réflexion sur le numérique, comme celle sur l'environnement, ne peut plus être isolée. Elle concerne tous les aspects de notre société et tous les acteurs. C'est pourquoi, nous organisons à cette occasion avec le Conseil national du numérique, en partenariat avec Inria, la Direction interministérielle de la transformation publique et Numérique en commun(s), une journée de réflexion collective qui réunit les acteurs publics et des personnalités du monde de la recherche. L'objectif ? Réfléchir ensemble à l'évolution de nos institutions et de la démocratie sous l'effet du numérique. Après un an et demi d'explosion de l'usage des outils numériques, il est urgent d'envisager ensemble comment nous voulons utiliser ces technologies, comment finalement, les remettre au service de l'humain et d'un projet de société. Nous serons bien entendu heureux de partager les conclusions et idées concrètes qui émergeront de ces échanges.

Bonne lecture !

Tous les articles de la journée spéciale :


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