Le 6 juin 1822, William Beaumont, médecin de l’US Army, se promène dans la ville animée de l’île Mackinac. Soudain, un coup de feu retentit. Beaumont traverse la foule en train de se former et découvre un jeune trappeur canadien, grièvement blessé par balle. Plusieurs plaies sont ouvertes dans la poitrine et l’abdomen ; une perforation laisse les aliments du petit-déjeuner s'échapper directement de l'estomac. Pour William Beaumont, le jeune homme n’en n’a plus pour longtemps à vivre. Ce qu’il ignore, alors qu’il commence à soigner le jeune canadien, c’est qu’il se trompe lourdement et que ce trou dans l’estomac d’Alexis Saint-Martin fera de lui le père de la physiologie gastrique. Mais à quel prix ?

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Aujourd’hui reconnu pour ses travaux sur les processus de la digestion, William Beaumont n’est pourtant qu’un simple médecin militaire, sans aucune renommée, lorsqu’il rencontre Alexis Saint-Martin, le 6 juin 1822. Victime d’un accident de fusil, le jeune trappeur canadien est alors bien mal en point. Une balle lui a traversé l’abdomen, déchirant les muscles, brisant des côtes et ouvrant une large plaie sur le côté gauche du thorax. Plus inquiétant, la paroi de l’estomac est percée, laissant échapper de la nourriture encore non digérée par le trou béant. Pour Beaumont, qui tente vainement de suturer la plaie, l’homme semble condamné.

La digestion, un phénomène bien mystérieux en ce début de XIXe siècle

Pourtant, dans les jours et les semaines qui suivent, la santé du jeune homme s’améliore doucement, à la grande surprise du médecin. Lors des soins qu’il prodigue à son patient au cours des mois qui suivent, William Beaumont remarque également une chose étrange, à laquelle il n’a jamais assisté auparavant : le trou dans l’estomac d’Alexis Saint-Martin est en train de se transformer en fistule. Les bords du trou fusionnent avec la plaie de l’abdomen, formant ainsi un petit canal de la taille de l’index débouchant directement à l’intérieur de l’estomac.

En étudiant cette étrange plaie, une idée germe doucement dans l’esprit du médecin, alors las de la médecine militaire et en quête de reconnaissance. Et si ce patient était pour lui l’occasion unique d’observer in vivo les mécanismes de la digestion et le fonctionnement de l’estomac humain ? Ce serait une première. Et l’occasion pour lui de se faire une renommée au sein de la communauté scientifique et médicale.

Dans cette première partie du XIXe siècle, la digestion est en effet un phénomène mystérieux, encore très largement incompris. Si quelques expériences ont été pratiquées sur des animaux, le processus en vigueur au sein d’un estomac humain en fonctionnement n’a pas encore été étudié, faute de moyen d’y accéder sur un patient vivant. La fistule dans le ventre d’Alexis Saint-Martin ouvre par contre de singulières possibilités. William Beaumont cogite. C’est une occasion en or.

Une fenêtre ouverte sur un estomac fonctionnel

Le médecin propose alors un drôle de marché au trappeur miraculé, sur le point d’être expulsé de l’hôpital faute de pouvoir payer son séjour. En échange d’un salaire, le jeune homme deviendrait son garçon de maison, mais également son cobaye personnel afin qu’il réalise sur lui diverses expériences.

Le jeune homme accepte, sans trop savoir où cela va le mener. La proposition du médecin, bien qu’étrange, pourrait en effet lui permettre de gagner sa vie tout en étant nourri et logé. Il se lance donc à corps perdu dans l’aventure.

Dès lors, William Beaumont va véritablement prendre possession du corps d’Alexis Saint-Martin. Le jeune homme n’a plus voix au chapitre et doit endurer toute une série d’expériences, pour certaines très angoissantes.

Peinture de William Beaumont réalisant des expériences sur Alexis Saint-Martin. © William Beaumont & Alexis St. Martin, by Dean Cornwell, <em>Library of Congress</em>
Peinture de William Beaumont réalisant des expériences sur Alexis Saint-Martin. © William Beaumont & Alexis St. Martin, by Dean Cornwell, Library of Congress

À partir de mai 1825 et durant de longs mois, Alexis Saint-Martin subit ainsi plus de 230 expériences. Entre les diverses tâches ménagères qui lui sont assignées, il est forcé de rester allongé sans bouger pendant plusieurs heures, à moitié nu, pendant que Beaumont lui insère dans l’estomac, par le biais de la fistule, des aliments attachés à un fil. À d’autres moments, il procède à des prélèvements, en passant divers instruments par cette fenêtre qui s’ouvre désormais dans son estomac. Lors de ces expériences particulièrement douloureuses et éreintantes, William Beaumont ne se préoccupe par réellement du bien-être de son cobaye. Il prend des notes et multiplie les expériences, allant jusqu’à goûter les aliments en cours de digestion extraits de l’estomac d’Alexis Saint-Martin.  

Les schémas réalisés par William Beaumont : ici, l'estomac ressortant par la plaie au moment de l'accident. © <em>Wellcome Library</em>, London, <em>Wikimedia Commons</em>, CC BY 4.0
Les schémas réalisés par William Beaumont : ici, l'estomac ressortant par la plaie au moment de l'accident. © Wellcome Library, London, Wikimedia Commons, CC BY 4.0

À la fin de l’année, le médecin publie ses premières observations dans le Philadelphia Medical Recorder. Mais Alexis Saint-Martin n’en peut plus. Il décide alors de tout arrêter et quitte Beaumont à l’issue du contrat. De plus, il apparait que si sa blessure n’a jamais cicatrisé, son corps s’est cependant bien adapté à cette ouverture sur son estomac. La membrane stomacale a en effet fini par former une sorte de sphincter obstruant le trou, ce qui lui permet de revivre normalement, sans avoir besoin d’un bandage empêchant la sortie des aliments.

Alexis Saint-Martin rentre donc chez lui, au Canada et entame une nouvelle vie. Il rencontre Marie Joly, qu’il épouse et avec qui il a deux premiers enfants. Sa santé est tellement solide qu’il peut même reprendre son ancienne activité de trappeur.

Un précieux cobaye bien mal considéré

Mais William Beaumont, dont les travaux commencent à faire du bruit, ne compte pas se passer si facilement de son précieux et si particulier cobaye. Alors qu’il est transféré à Saint-Louis en 1828, il réussit à retrouver la trace d’Alexis Saint-Martin et lui propose un nouveau contrat. Le Canadien, qui vit alors dans une grande pauvreté, accepte et déménage avec toute sa famille pour s’installer chez le médecin. Débute alors une nouvelle et longue série d’expériences qui durera deux ans. Mais sa femme commence à ne plus supporter cette vie étrange, ni le traitement qu’on réserve à son mari. Malgré le désaccord manifeste de Beaumont, la petite famille finit par quitter Saint-Louis en 1831 pour rentrer chez elle.

William Beaumont. © U.S. <em>National Library of Medicine, Wikimedia Commons</em>, domaine public
William Beaumont. © U.S. National Library of Medicine, Wikimedia Commons, domaine public

Cela ne signe cependant pas la fin de la collaboration entre les deux hommes. Ils se retrouveront encore une fois à Washington pour une troisième série d’expériences avant que William Beaumont ne publie son ouvrage définitif en 1833 : Expériences et Observations sur le suc gastrique et physiologie de la digestion. Ces travaux, totalement novateurs, lui vaudront la qualification de « père de la physiologie gastrique ». De plus, malgré les conditions peu envieuses d’Alexis Saint-Martin durant ces expériences, l’ouvrage de Beaumont est reconnu comme le premier code d’éthique de la recherche médicale avec, notamment, l’idée que le consentement volontaire du cobaye doit être obtenu avant toute intervention.

Si la renommée tant espérée tombe enfin sur le médecin, le pauvre Alexis Saint-Martin, qui a pourtant tant donné de sa personne, est bien peu considéré. Les salaires reçus en échange du don de son corps à l’analyse scientifique ne l’auront pas rendu riche, loin de là. Beaumont le sait, et tentera à de multiples reprises de l’appâter pour continuer ses expérimentations. À plusieurs reprises, il charge différentes personnes de retrouver Alexis Saint-Martin. Mais celui-ci ne veut plus avoir affaire à Beaumont. Il rejettera toutes ses propositions mais s’autorisera tout de même quelques exhibitions dans des expositions publiques, contre rémunération bien sûr et uniquement à des fins non scientifiques.

Alexis Saint-Martin à l'âge de 81 ans, exhibant sa fistule. © <em>Wikimedia Commons</em>, CC BY 4.0
Alexis Saint-Martin à l'âge de 81 ans, exhibant sa fistule. © Wikimedia Commons, CC BY 4.0

Alors qu’Alexis Saint-Martin tente de survivre tant bien que mal dans sa ferme au Canada, William Beaumont récupère la gloire. À la suite de la publication de son ouvrage, il est ainsi nommé docteur honoris causa de la Columbian University de Washington. En 1837, il devient professeur de chirurgie de l’Université de Saint-Louis, où il s’installe définitivement. Nombre de ses lettres témoignent cependant de son regret de ne pas avoir Alexis Saint-Martin à ses côtés pour continuer ses recherches.

Le début de l’éthique médicale

C’est le hasard de la vie qui libérera définitivement le Canadien de l’emprise du médecin. En mars 1853, William Beaumont glisse sur des marches couvertes de gèle. Il mourra un mois plus tard, le 25 avril 1853, des suites de cet accident. S’il est indéniable que son travail scientifique a grandement contribué à l’avancée de la connaissance sur les mécanismes de la digestion, les conditions dans lesquelles il s’est effectué peuvent être critiquées. Pour certains analystes, il parait d’ailleurs étrange que William Beaumont n’ait jamais réussi à suturer la plaie, du moins à la refermer au niveau de l’abdomen. Il apparait probable que le médecin n’ait pas fait tout ce qui était en son pouvoir pour soigner correctement son patient blessé. Se serait-il arrangé pour que la fistule se forme et reste ouverte, lui garantissant un accès ô combien fortuit et privilégié à l’estomac du jeune homme ? La question se pose.

De son côté, Alexis Saint-Martin continuera de vivre une vie d’extrême pauvreté. Il gardera cependant une vigueur physique exceptionnelle compte tenu de sa blessure.

Alexis Saint-Martin à l'âge de 67 ans. © Jesse Shire Myer, <em>Wikimedia Commons</em>, domaine public
Alexis Saint-Martin à l'âge de 67 ans. © Jesse Shire Myer, Wikimedia Commons, domaine public

Il finira par s’éteindre le 24 juin 1880, à l’âge honorable de 86 ans. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Dès l’annonce de son décès, plusieurs médecins et scientifiques tentent de récupérer son corps afin d’effectuer diverses autopsies, comme s’il n’avait pas déjà assez enduré d’expériences. Certains vont même jusqu’à proposer d’acheter son estomac, afin qu’il soit conservé au Musée médical de l’Armée de Washington.

Pour éviter toute récupération du corps, la famille le laissera ainsi pourrir durant plusieurs jours, en plein été, afin qu’il ne présente plus aucun intérêt pour la science. Alexis Saint Martin sera également inhumé profondément, sans stèle ni référence, afin d’éviter que son corps soit retrouvé puis déterré. Triste fin pour cet homme qui aura fait don de son corps pour l’avancée de la médecine. Ce n’est qu’en 1962, soit 82 ans plus tard, que la communauté scientifique et médicale daignera saluer la contribution d’Alexis Saint-Martin à la science, en posant une plaque commémorative dans le cimetière où il est enterré.

L’histoire de William Beaumont et d’Alexis Saint-Martin met en lumière le rôle essentiel qu’ont joué les cobayes dans l’histoire de la médecine mais également l’obligation de respect que la science et l’humanité dans son ensemble, doivent à ces personnes qui ont offert leur corps à la science.

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