Il a fallu plus 51 ans pour décrypter le Z340, un message chiffré par un tueur en série qui sévissait en Californie dans les années 1960-1970. © Pixabay, DP
Sciences

Mathématique : les messages chiffrés du « Tueur du zodiaque »

Question/RéponseClassé sous :Mathématiques , énigme , codage
 

Au tournant des années 1960-1970, un tueur en série sévit en Californie. Son originalité est d'avoir communiqué avec la police à travers 17 lettres dont quatre chiffrées. Le premier cryptogramme a été décrypté à l'époque, dès 1969, le second... fin 2020. De façon inattendue, ils résument relativement bien les méthodes classiques de cryptographie.

Les quatre cryptogrammes du tueur du zodiaque sont désignés Z408, Z340, Z32 et Z13 en fonction de leurs longueurs. A priori, le plus long doit être le plus facile à décrypter... et ça a bien été le cas. Il a été envoyé en trois morceaux de 8 lignes et 17 colonnes dont voici le premier.

Message Z408

Premier tiers de Z408, le premier message chiffré envoyé par le « Tueur du zodiaque. © Zodiac Killer, wikimedia commons, DP

Un examen rapide montre qu'il ne s'agit pas d'une substitution mono-alphabétique, où chaque lettre de l'alphabet est remplacée par un seul et même symbole, car il contient une cinquantaine de symboles différents, soit bien plus que 26. L'hypothèse la plus simple est que les lettres fréquentes, comme le « e », ont été chiffrées de plusieurs façons différentes. Autrement dit, on a probablement affaire à un chiffre homophonique, tel celui de Marie Stuart et des autres souverains de la Renaissance. L'histoire nous enseigne la façon de décrypter un tel chiffre : la méthode du mot probable, inventée par Giambattista della Porta (1535 - 1615). Elle consiste à chercher des mots dont la présence est probable dans le texte.

Cette première lettre, Z408, fut décryptée par un enseignant et son épouse, Donald et Betty Harden. Leur idée fut de rentrer dans la psychologie d'un tueur en série qui, selon eux, a un égo surdéveloppé... ainsi le message devait commencer par la lettre « I » qui, en anglais, signifie « je ». Ensuite, ils ont cherché « kill » et « killing » qui correspondent au verbe « tuer ». Le code s'écroula ensuite petit à petit. Voici le message décrypté :

I LIKE KILLING PEOPLE BECAUSE IT IS SO MUCH FUN IT IS MORE FUN THAN KILLING WILD GAME IN THE FORREST BECAUSE MAN IS THE MOST DANGEROUS ANAMAL OF ALL TO KILL SOMETHING GIVES ME THE MOST THRILLING EXPERENCE IT IS EVEN BETTER THAN GETTING YOUR ROCKS OFF WITH A GIRL THE BEST PART OF IT IS THAT WHEN I DIE I WILL BE REBORN IN PARADICE AND ALL THE I HAVE KILLED WILL BECOME MY SLAVES I WILL NOT GIVE YOU MY NAME BECAUSE YOU WILL TRY TO SLOI DOWN OR STOP MY COLLECTING OF SLAVES FOR MY AFTERLIFE EBEORIETEMETHHPITI

Notons que les nombreuses fautes d'orthographe étaient vraisemblablement volontaires, une habileté du zodiaque. Un texte contenant des fautes d'orthographe est en effet plus difficile à décrypter ! Nous pouvons traduire le texte ainsi :

« J'aime tuer les gens parce que c'est du plaisir, plus que de tuer du gibier dans la forêt, parce que l'homme est l'animal le plus dangereux de tous à tuer. C'est excitant, même plus que d'avoir du bon temps avec une fille. Le mieux sera quand je mourrai. Je renaîtrai au paradis et tous ceux que j'ai tués deviendront mes esclaves. Je ne donnerai pas mon nom car vous essayeriez de ralentir ou de stopper ma récolte d'esclaves pour mon au-delà. Ebeorietemethhpiti. »

Malheureusement, malgré ce qu'il avait annoncé à la police, sa signature restait incompréhensible. Il annonçait d'ailleurs lui-même pourquoi il ne donnait pas son nom. Une raison délirante dont on peut douter que le tueur y croyait.

Message Z340

Ce décryptement rapide a pu vexer le zodiaque, qui a voulu montrer ses capacités en envoyant un message plus difficile à décrypter, le Z340. Et il le fut puisqu'il fallut 51 ans et trois personnes pour cela : David Oranchak, un développeur informatique américain, Sam Blake, un mathématicien australien et Jarl Van Eykcke, un passionné de cryptographie belge.

Z340 : le second cryptogramme du zodiaque avec son logo en signature. © Zodiac killer, wikimedia commons, DP

Les symboles utilisés sont de même nature que ceux du Z408, donc une partie du chiffrement est probablement une substitution homophonique. Un autre chiffrement y avait été ajouté sinon Z340 aurait été décrypté depuis longtemps. L'histoire de la cryptographie nous suggère qu'il s'agit d'une transposition, soit une anagramme du message... ce qui ne signifie pas qu'elle soit facile à trouver. Cela nous renvoie à la Première Guerre mondiale où les meilleurs chiffres conjuguaient substitution et transposition.

Avant de s'attaquer à la transposition, il faut normalement trouver au moins une partie de la substitution. Cela ne fonctionnait pas dans cet exemple et le team des décrypteurs a cherché une transposition facile à opérer à la main.

En fait, le trio a découvert (par chance selon lui) que le texte a été scindé en trois parties (deux fois 9 lignes puis 2 lignes) et la suite des lettres dans chaque partie décrit le déplacement d'un cavalier aux échecs (plus précisément, deux cases vers la droite et une vers le bas) en partant du haut à gauche. Quand le bord droit est atteint, le déplacement continue à la ligne suivante, à gauche.

Le team des décrypteurs a ensuite utilisé le logiciel AZdecrypt créé par Jarl Van Eykcke, qui permet de décrypter les chiffres de substitutions homophoniques. Après un grand nombre d'essais, des morceaux  de texte compréhensibles sont apparus en diagonale, un peu comme dans le code de la Bible d'Eliyahu Rips (sauf qu'ici il ne peut s'agir d'un hasard).

Le texte décrypté est :

I HOPE YOU ARE HAVING LOTS OF FUN IN TRYING TO CATCH ME THAT WASNT ME ON THE TV SHOW WHICH BRINGS UP A POINT ABOUT ME I AM NOT AFRAID OF THE GAS CHAMBER BECAUSE IT WILL SEND ME TO PARADICE ALL THE SOONER BECAUSE I NOW HAVE ENOUGH SLAVES TO WORK FOR ME WHERE EVERYONE ELSE HAS NOTHING WHEN THEY REACH PARADICE SO THEY ARE AFRAID OF DEATH I AM NOT AFRAID BECAUSE I KNOW THAT MY NEW LIFE IS LIFE WILL BE AN EASY ONE IN PARADICE DEATH

Nous pouvons traduire le texte ainsi :

« J'espère que vous vous amusez bien en essayant de m'attraper. Ce n'était pas moi à la télévision, ce qui m'amène à dire quelque chose sur moi : je n'ai pas peur de la chambre à gaz car elle m'enverra plus tôt au paradis parce que j'ai maintenant assez d'esclaves pour travailler pour moi alors que tous les autres n'ont rien quand ils arrivent au paradis : c'est pour ça qu'ils ont peur de la mort. Je n'ai pas peur car je sais que ma nouvelle vie sera facile dans l'au-delà, au paradis. »

Dans ce texte, le zodiaque fait allusion à une émission de télévision d'octobre 1969 dans laquelle un homme prétendant être le tueur du zodiaque était intervenu par téléphone. Bien entendu, ce n'était pas lui.

Au-delà des chiffres

Une cinquantaine d'années est passée depuis les premiers meurtres et le décryptement des lettres du zodiaque n'apportera sans doute rien à l'enquête. Le criminel se cache toujours derrière son portrait-robot et son sigle. Peut-être est-il mort ou en prison pour une autre affaire ? Peut-être vit-il aujourd'hui une vie paisible ? Sans doute ne saurons-nous jamais.

Portrait-robot du tueur du zodiaque en 1969. © San Francisco Police Department, wikimedia commons, DP

Un rebondissement ?

En avril 2021, un article paraît dans « La Jaune et la Rouge », le journal des anciens élèves de l'école polytechnique annonçant le décryptement des « trois derniers indices codés laissés par le tueur » par Fayçal Ziraoui de la promotion 2003. Bien entendu, la démarche de Ziraoui y est exposée. Très justement, il remarque que le registre des derniers messages est celui du jeu de piste. Leurs décryptements devront être jugés dans ce registre, c'est-à-dire par les avancées qu'ils permettent. Z32 annonçait une bombe à déterrer voici 50 ans pour éviter la destruction d'un bus scolaire. Aucune bombe n'ayant explosé, on peut douter de sa réalité. En revanche, on peut espérer une avancée du décryptement de Z13 qui, d'après le tueur, donne son nom sous la forme d'un cryptogramme de 13 lettres.

Le voici :  AEN@K@M@λNAM

Selon Ziraoui, le nom indiqué accuserait un des suspects, Lawrence Kane ... ce qui ne suffit pas pour le condamner.

Références 

Hervé Lehning, La Bible des codes secrets, Flammarion, 2019.

David Oranchak, http://www.zodiackillerciphers.com

Robert Ranquet, Entretien avec Fayçal Ziraoui, La Jaune et la Rouge, avril 2021

En savoir plus sur Hervé Lehning

Normalien et agrégé de mathématiques, Hervé Lehning a enseigné sa discipline une bonne quarantaine d'années. Fou de cryptographie, membre de l'Association des réservistes du chiffre et de la sécurité de l'information, il a en particulier percé les secrets de la boîte à chiffrer d'Henri II. 

À découvrir également : L'univers des codes secrets de l'Antiquité à Internet paru en 2012 chez Ixelles.

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