Hiver 1942. Le jeune Slavomir Rawicz et ses compagnons avancent péniblement dans la neige, au cœur des montagnes himalayennes. Voilà des mois qu’ils ont fui le goulag en Sibérie. Soudain, à travers la brume, deux immenses silhouettes font leur apparition. Pétrifié, le petit groupe s’immobilise et contemple avec terreur ces créatures sorties du néant. Slavomir en est persuadé : ce ne sont ni des humains, ni des ours. Ces êtres bipèdes, massifs et couverts de poils, ne ressemblent à aucun animal que lui ou ses compagnons connaissent. « D’abominables hommes des neiges », voici comment le jeune homme décrira ces créatures dans le formidable récit qu’il fera de son expédition, 14 ans plus tard. Un récit qui fascinera des générations de lecteurs mais qui soulèvera également de nombreuses questions.

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L’histoire commence en 1939, alors que la Seconde Guerre mondiale éclate en Europe. Slavomir Rawicz, un jeune officier polonais, est arrêté par la police soviétique pour espionnage et expédié en Sibérie pour effectuer 25 ans de travaux forcés dans un goulag.

Mais le jeune homme n’accepte pas si facilement sa condition de prisonnier. Son esprit rebelle concocte un plan d’évasion, qu’il ne tardera pas à mettre en œuvre. En avril 1941, au milieu d’une nuit de blizzard, il s’évade en compagnie de six autres détenus. Leur objectif est simple : marcher vers le sud et franchir le cœur de l’Himalaya pour aller jusqu’en Inde, alors sous contrôle anglais. Un voyage à pied de plus de 6.000 km à travers un territoire terriblement inhospitalier, jonché d’obstacles naturels redoutables.

Les terribles conditions de vie des goulags sibériens. Ici, sur la péninsule de Cape Razdelny. © <em>Wikimedia Commons</em>, domaine public
Les terribles conditions de vie des goulags sibériens. Ici, sur la péninsule de Cape Razdelny. © Wikimedia Commons, domaine public

De l’évasion du goulag à la traversée de l’Himalaya

Au début de leur périple, tout semble se dérouler sans embrouille, malgré les conditions de vie difficiles. Ils rencontrent en chemin une jeune polonaise de 17 ans, également en fuite, qui intègre le groupe et ensemble, ils atteignent les rives du lac Baïkal, puis rejoignent la frontière mongole. Le désert de Gobi marque cependant un premier tournant dans leur voyage.

Sans eau ni nourriture, ils entament la folle traversée de cette immense étendue sauvage qui durera douze jours. La jeune Polonaise ainsi qu’un autre des évadés ne survivront pas à cette épreuve. Harassés et tiraillés par la soif, les six compagnons restants arrivent cependant jusqu’au Tibet, où ils reçoivent l’hospitalité des habitants. Mais leur épopée n’est pas terminée. Ils devront en effet encore traverser l’Himalaya avant de crier victoire.

L'environnement aride du désert de Gobi, que les évadés du goulag auraient traversé sans boire durant dix jours © Svdmolen, <em>Wikimedia Commons</em>, CC by-sa 3.0
L'environnement aride du désert de Gobi, que les évadés du goulag auraient traversé sans boire durant dix jours © Svdmolen, Wikimedia Commons, CC by-sa 3.0

Deux hommes perdent encore la vie au cours de l’ascension de la chaîne himalayenne. Chacun s’accroche comme il le peut aux dernières fibres de sa raison mais alors que le petit groupe traverse une vallée enneigée et recouverte de brume, le réel semble se fondre pour de bon dans le mythologique.

Une étrange rencontre

Car, devant eux, deux étranges créatures bipèdes, plus grandes que des humains, avancent dans leur direction. Slavomir Rawicz raconte : « Je ne pouvais voir en détail leurs visages, mais leurs têtes étaient carrées et les oreilles devaient se trouver proche du crâne car il n’y en avait aucune ombre sur la neige. Les épaules descendaient abruptement sur un torse puissant. Les bras étaient longs et les poignets arrivaient au niveau des genoux. [...] Nous avons décidé à l’unanimité que nous examinions un type de créature dont nous n’avions aucune expérience préalable ni dans la nature, ni dans un zoo, ni même dans la littérature ».

Dessin de yéti correspondant à la description de Slavomir Rawicz. © CryptoTom, <em>Wikimedia Commons</em>, CC by-sa 3.0
Dessin de yéti correspondant à la description de Slavomir Rawicz. © CryptoTom, Wikimedia Commons, CC by-sa 3.0

Pour Slavomir Rawicz, il s’agit sans conteste de deux yétis, ces êtres mythiques dont les légendes circulent au pied des montagnes. Les deux créatures, entièrement couvertes de poils, n’ont l’air de témoigner aucune agressivité envers le petit groupe qui les observe et Rawicz en profite pour remarquer que l’un des deux est plus petit que l’autre.

Ils ne faisaient rien d’autre que se déplacer tranquillement ensemble, s’arrêtant de temps en temps pour regarder autour d’eux comme des promeneurs admirant la vue

Probablement un couple, composé d’un mâle et d’une femelle. « Ils ne faisaient rien d’autre que se déplacer tranquillement ensemble, s’arrêtant de temps en temps pour regarder autour d’eux comme des promeneurs admirant la vue. Leurs têtes se tournaient vers nous de temps en temps, mais leur intérêt pour nous semblait minime », écrira-il.

Durant deux heures, le groupe reste ainsi figé, fasciné par cette étonnante apparition. Puis, les créatures finissent par s’en aller paisiblement, disparaissant dans la brume qui les a vu naître. Transformés par leur rencontre, Slavomir Rawicz et ses compagnons se remettent en marche et quittent ce monde étrange pour rejoindre celui des humains.

Vers mars 1942, soit onze mois après leur évasion du goulag sibérien, les quatre survivants finissent par atteindre la frontière indienne. Ils sont secourus par une patrouille qui les transporte à l’hôpital de Calcutta et leur périple prend subitement fin. Ils sont libres.

Un récit contesté

C’est avec l’aide d’un journaliste anglais et sous le titre À marche forcée (The Long Walk pour le titre original), que Rawicz publiera son histoire en 1956. Le récit de cette incroyable épopée fait immédiatement sensation. Vendu à 500.000 exemplaires, traduit dans 25 langues, il est même adapté à l’écran en 2010 sous le titre Les Chemins de la liberté. Mais si Rawicz affirme que son histoire est basée sur des faits réels, de nombreuses voix ne tardent pas à s’élever après la publication du livre pour questionner sa véracité. Certains suggèrent même qu’il s’agirait d’une pure invention et parlent d’imposture.

Le récit comporte en effet de nombreuses zones d’ombres, et les spécialistes de l’Himalaya mettent rapidement en avant un grand nombre d’incohérences concernant la géographie et la culture tibétaine. Plus troublant : aucun des prétendus survivants n’a jamais été retrouvé et aucun témoin, comme les médecins indiens ou les habitants dont ils disent avoir croisé la route, ne se sont jamais manifestés, malgré l’importante diffusion du livre. Et que dire de leur traversée du désert de Gobi sans eau, ou de leur course à travers l’Himalaya en plein hiver, sans vivre ni équipement ?

Pour les experts, la traversée de l'Himalaya décrite par Slavomir Rawicz dans son livre est difficilement croyable. © satori, Adobe Stock
Pour les experts, la traversée de l'Himalaya décrite par Slavomir Rawicz dans son livre est difficilement croyable. © satori, Adobe Stock

En 2003, l’auteur et aventurier français Sylvain Tesson décide de se lancer seul et avec très peu d’assistance sur le chemin suivi par les évadés du goulag afin de prouver sa faisabilité. L’aventurier y croit. Tout comme de nombreux explorateurs, il a été fasciné par la lecture de l’ouvrage et y a trouvé une source d’inspiration. Dans le récit relatant son expédition, L’Axe du loup, il confirme que l’épopée est possible, bien que certaines étapes, comme la traversée du désert de Gobi sans boire pendant dix jours, demeurent irréalisables.

Récit authentique, pure invention ou histoire empruntée ?

Ces incohérences ont finalement poussé des journalistes de la BBC à mener l’enquête, en 2006, deux ans après la mort de Slavomir Rawicz. Au cours de leurs recherches, ils ont fait une découverte quelque peu… dérangeante. S’il est bien établi que Rawicz a intégré un goulag en Sibérie, les journalistes ont retrouvé une lettre d’amnistie stipulant la libération de l’ancien officier polonais et sa sortie du camp en 1942.

À moins qu’une partie du récit n’ait été empruntée à l’histoire d’un autre homme

Slavomir Rawicz ne se serait donc jamais évadé du camp où il était détenu. Difficile, à partir de là, de porter un quelconque crédit à l’ensemble de l’épopée relatée dans le livre… À moins qu’une partie du récit n’ait été empruntée à l’histoire d’un autre homme : Witold Glinski, soldat polonais lui aussi emprisonné dans un goulag en Sibérie ?

L’homme, retrouvé par un journaliste en 2009, revendique, en tous les cas, l’évasion du goulag et l’aventure décrite par Slavomir Rawicz. Mais son histoire comporte, elle aussi, certaines incohérences, même s’il apporte des éléments plus réalistes que ceux de Rawicz. Dernier point, il ne faut pas oublier que le livre a été principalement écrit par un journaliste, Ronald Downing. En admettant que l’expérience au goulag décrite par Slavomir Rawicz ait bien eu lieu, il est tout à fait possible que la suite de l’histoire ait été entièrement inventée ou qu’elle contienne des éléments relatés par Glinski.

Quid de l’existence du yéti ? 

En 1977, Rawicz ainsi qu’un anthropologue russe du nom de Tschernezky publient une illustration des créatures observées par les évadés lors de leur incursion dans les montagnes. Sur la base de ces images, de la description fournie par Rawicz dans son livre ainsi que d’autres témoignages, le chercheur Michael Trachtengerts publie à son tour un article en 2012, dressant l’holotype officiel du yéti, et offrant à cette nouvelle espèce d’hominoïde le titre d’Homo pardigitatus. Mais il est important de revenir en arrière pour contextualiser le récit de Rawicz.

En effet, le mythe du yéti en Occident précède d’un demi-siècle l’aventure hypothétique de l’évadé du goulag, et à l’époque où son livre paraît, la légende bat son plein.

Empreintes attribuées au Yéti en 1937. © Gardner Soule, <em>Wikimedia Commons</em>, domaine public
Empreintes attribuées au Yéti en 1937. © Gardner Soule, Wikimedia Commons, domaine public

Dans les années 50 et 60, les témoignages ainsi que les photos d’empreintes dans la neige se multiplient sans pour autant que leur authenticité puisse être vérifiée. Malgré les expéditions qui s’enchaînent dans l’Himalaya, aucune preuve tangible de l’existence de cet animal ne sera en effet jamais rapportée. L’absence de pièces anatomiques pouvant être analysées par des scientifiques, et cela après plusieurs décennies de recherche, est le principal argument faisant douter de l’existence de l’abominable homme des neiges.

S'ajoutent à cela des témoignages très hétéroclites qui font souvent intervenir des éléments fantastiques ou improbables. Peut-être s’agit-il simplement d’un ours dans les montagnes, affirment certains chercheurs. Quoi qu’il en soit, le mythe du yéti est fermement associé à l’Himalaya dans l’esprit des populations européennes au moment où paraît À Marche forcée, et il n’est donc pas surprenant que le yéti y trouve sa place. La description faite par Rawicz n’apportera d’ailleurs aucun élément original, reprenant point par point les caractéristiques déjà établies de ce géant bipède, trapu, couvert de poils et vivant dans les montagnes. 

Un témoignage poignant sur l'horreur des goulags

Si le yéti tient certainement plus du mythe que de la réalité, et que l’authenticité du récit de Slavomir Rawicz peut être contestée, il n’en reste pas moins que l’épopée du jeune polonais a permis à de nombreux lecteurs de voyager le temps d’une lecture. Au-delà de la polémique qui l’entoure, À marche forcée reste un formidable récit d’aventure, une ode à la liberté qui aura eu le mérite de révéler au grand public la réalité des terribles conditions de vie des prisonniers dans les goulags sibériens. Car, quant à elle, cette partie du récit est en effet totalement authentique et son importance n’est pas à minimiser. C’est peut-être là le véritable exploit de Rawicz : avoir su briser le silence sur l’horreur des goulags, un thème malheureusement très peu traité, encore aujourd’hui.