Aux alentours du IXe siècle, un mal étrange et mystérieux fait son apparition en Europe centrale et du Nord. On se gratte, on perd la tête, on se tord de douleur et on meurt, par milliers. Ce qui terrorise le plus les habitants des villages comme des villes, c’est le feu qui semble ravager les victimes de l’intérieur. Une douleur brûlante dévorant leurs membres, qui noircissent petit à petit comme du bois calciné, depuis les extrémités jusqu’au tronc, et tombent comme des fruits trop mûrs. Tout cela à cause d’un pauvre champignon.

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Durant la première étape de sa vie, Claviceps purpurea n’est généralement pas plus long qu’un épingle et plus souvent proche de la taille d’une crotte de rat ou de chauve-souris, avec lesquelles il partage son aspect sec, sa couleur sombre et sa forme allongée. On l’appelle alors un sclérote, une masse mycélienne qui remplace les grains de la céréale qu’elle a choisi de parasiter, avant de tomber sur le sol où elle se conservera durant l’hiver. À l’arrivée du printemps le sclérote enfoui dans la terre par les déplacements des animaux et les intempéries se met à germer : de longs pieds appelés pédicelles s’étirent depuis sa surface puis sont surmontés de petits chapeaux sphériques baptisés stromas. Chacune de ces dernières est parsemée de périthèces, de petits fruits contenant des asques, les cellules reproductrices qui elles-mêmes renferment les spores grâce auxquelles Claviceps purpurea, que vous aurez peut-être désormais reconnu comme le parasite plus communément appelé « ergot du seigle », pourra se reproduire.

D’où vient le parasite à l’origine de l’ergotisme ?

Provenant le plus fréquemment des graminées qui bordent le pourtour des champs, cet ascomycète discret et toxique s’accroche à la plupart des céréales que nous consommons, à l’exception du maïs et du sorgho. Mais c’est dans le seigle qu’il semble avoir trouvé un refuge de prédilection. Élevée dans des climats plus froids que son cousin le froment, cette céréale offre aux sclérotes une demeure idéale au sein d’un environnement souvent frais, humide et nuageux. Ainsi, on ne retrouve jamais autant d’ergot de seigle dans les champs et dans les sacs de grain que lorsque la saison a été rude et les récoltes maigres. Rapidement, disette et maladie ne font plus qu’une : moins le peuple a de nourriture, plus la quantité d’ergot présente dans son pain est importante et plus le risque d’être empoisonné, dévoré par des flammes imaginaires, pèse au-dessus de sa tête. À mesure que le seigle, plus facile à conserver et à stocker, remplace d’autres cultures durant le haut Moyen Âge, l’ergotisme se répand tel un fléau parmi les populations pauvres, tandis que les nobles au ventre tendu par le bon pain de froment qui leur est réservé, tremblent dans leurs chausses sans vraiment comprendre pourquoi ce mal ravageur semble si peu les toucher.

Des chroniqueurs et des médecins manifestement bouleversés par les scènes terribles dont ils sont témoins, décrivent avec horreur, mais non sans compassion, les manifestations les plus morbides de cette « peste de feu ». Ils distinguent progressivement deux formes de la maladie.

<em>Claviceps purpurea</em> est un champignon parasite connu sous le nom d'ergot de seigle. © Ruckszio, Adobe Stock
Claviceps purpurea est un champignon parasite connu sous le nom d'ergot de seigle. © Ruckszio, Adobe Stock

Deux formes de la maladie : le mal des ardents et le feu de Saint-Antoine

Une forme aiguë et convulsive que l’on surnomme le « mal des ardents », caractérisée par des spasmes violents, des diarrhées, des vomissements et des maux de tête qui peuvent parfois s’accompagner d’hallucinations colorées, de manie ou de psychose. Et une forme plus lente, gangréneuse et mortifère qui acquerra le nom de « feu de Saint-Antoine ». Ses malheureuses victimes traversent plusieurs niveaux de torture : d’abord les démangeaisons et les fourmillements qui s’emparent de leur corps, puis la sensation qu’un brasier les consume de l’intérieur, alternant avec la morsure d’un froid intense. Le sang quitte leurs extrémités, qui noircissent et s’assèchent. Leurs doigts tombent, leurs os se brisent, leur peau se couvre de cloques laissant derrière elles de profonds cratères, les amputations sont inévitables.

Les prêtres parlent d’un feu sacré ; un avant-goût des souffrances que recèle l’enfer, une invitation à expier ses péchés pour obtenir le pardon et une parcelle d’amour divins. Face au désemparement des hommes de sciences et aux certitudes des hommes d’Église, c’est donc sans surprise que des foules de miséreux se précipitent sur les tombeaux des saints. Dans nombre de villes, les reliques de thaumaturges sont présentées à l’adoration les fidèles, et là où les guérisons sont les plus nombreuses, on les intronise au rang de saint-patron des ergotés. Encore aujourd’hui, l'ostension septennale des reliques de saint Martial rappelle aux Limogeois la fin de l’épidémie dans leur ville, il y a maintenant plusieurs siècles de cela. C’est cependant sous l’égide de saint Antoine que l'action la plus importante et probablement la plus scientifique, aura lieu.

En 1089, un jeune noble du nom de Guérin de Valloire est atteint par le feu sacré, il promet au ciel de consacrer sa vie aux malades si la santé lui est rendue. Fidèle à sa parole, il fonde en 1095, avec son père Gaston, la maison de l’Aumône de La Mothe-Saint-Didier, un bourg modeste du Dauphiné où reposent les reliques d’un certain Antoine d’Égypte. Les malades y sont accueillis par dizaines, nourris, logés et soignés. Leurs symptômes sont apaisés grâce à un régime de pain de froment et de porc qui, les frères antonins l’ignorent, est une source de vitamine A, inhibitrice des effets de l’ergotisme. La graisse de l’animal est mélangée à des herbes et employée comme baume pour soigner les parties gangrenées et amputées. Pour combattre la douleur, on administre un saint-vinage : un mélange de vin local et d’une décoction de quatorze plantes connues pour leurs vertus anesthésiantes et vasodilatatrices. Et pour restaurer la sensibilité dans les membres endommagés, de l’ortie et de la moutarde stimulantes sont frottées contre la peau.

Le succès du traitement est retentissant, et de nouveaux hôpitaux rattachés à l’ordre de saint Antoine ouvrent leurs portes dans les régions où le fléau se déclare, certains exposant fièrement le long de leurs murs les membres amputés des patients qu’ils ont sauvés. Au fil des siècles, l’épidémie recule sans jamais vraiment disparaître, laissant dans son sillage des dizaines de milliers de morts… et probablement des centaines de milliers d’estropiés.

Le saviez-vous ?

La maladie réapparaît en Sologne au XVIIIe siècle, dans une prison new yorkaise, au XIXe siècle, en Russie, durant la première partie du XXe siècle, et même dans le Gard en 1951 avec « l’affaire du pain maudit » où un mal mystérieux a touché des habitants de la petite ville de Pont-Saint-Esprit.

Ce n’est qu’en 1676 que le médecin français Denis Dodart signale pour la première fois le lien entre l’ergot de seigle présent dans le pain et les manifestations de l’ergotisme. Dans les années 1800, on redécouvre expérimentalement le pouvoir abortif de l’ergot, puis en 1853, les mycologues Edmond et Charles Tulasne décrivent pour la première fois le cycle de vie de ce parasite qui a su rester méconnu pendant si longtemps malgré l’envergure de ses crimes.

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Sa propriété la plus surprenante cependant se cache dans les molécules qu’il renferme. Des alcaloïdes, ces assemblages organiques que l’on retrouve dans la caféine, la cocaïne, la morphine ou la nicotine, pour n’en citer que quelques-unes. Et de l’acide lysergique, Lysergsäure en allemand. L, S : les deux premières lettres d’un autre composé connu pour ses effets psychotropes : le LSD.