Mai 1887. Une jeune femme se présente à la porte d’un pensionnat de la ville de New York. Elle dit se prénommer Nellie et être une immigrante cubaine. Mais rapidement, le personnel du pensionnat se rend compte que la jeune femme est totalement folle. Elle hurle et vocifère dans les couloirs, en proie à une véritable crise de démence. Les médecins qui l’auscultent certifient qu’elle est atteinte d’un trouble mental et la transfèrent rapidement dans un hôpital psychiatrique. Pourtant, à peine la voilà internée que Nellie se met à avoir un comportement tout à fait normal. Car, en réalité, elle n’est pas folle, loin de là ! D’ailleurs, elle ne s’appelle pas Nellie, mais Elizabeth Cochrane et est journaliste d’investigation.

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Elizabeth Jane Cochrane née le 5 mai 1864 dans un petit village de Pennsylvanie. Son enfance est marquée par la mort de son père alors qu’elle n’a que 6 ans et par un remariage de sa mère qui se soldera par un divorce. Adolescente, elle possède un don certain pour l’écriture, mais elle est cependant loin de s’imaginer qu’elle sera reconnue quelques années plus tard comme la meilleure journaliste d’Amérique.

La naissance du journalisme d’investigation

C’est en 1885 qu’Elizabeth publie son premier article, de manière tout à fait fortuite. Alors qu’elle aide sa mère à gérer un pensionnat dans la ville de Pittsburgh, elle tombe par hasard sur un article de journal intitulé « Ce à quoi sont bonnes les jeunes filles », qui tance sévèrement les jeunes femmes qui osent poursuivre des études ou travailler. Outrée de ce sort que l’on réserve aux femmes, elle décide de rédiger une lettre incisive au journal Pittsburgh Dispatch, en réponse à cet article sexiste.

Elizabeth Cochrane, <em>alias</em> Nellie Bly, vers 1890. © H. J. Myers, photographer, <em>Wikimedia Commons</em>, domaine public
Elizabeth Cochrane, alias Nellie Bly, vers 1890. © H. J. Myers, photographer, Wikimedia Commons, domaine public

Son style est si juste et sa réponse si bien tournée que la lettre tombe dans l’œil du rédacteur en chef. Impressionné, il décide même de la publier et demande à rencontrer la jeune femme pour lui proposer un poste de journaliste. Il lui conseille cependant d’écrire ses futurs articles sous un pseudonyme, cela pour la protéger, elle, mais également sa famille. Car le rédacteur en chef sait par avance que les articles de la jeune femme vont faire grincer des dents, et il ne se trompe pas. Elizabeth accepte et adopte le pseudonyme de Nellie Bly, en référence à une chanson de Stephen Foster, très populaire à l’époque.

La rédaction charge alors la jeune femme de réaliser un reportage sur les conditions de travail des ouvrières dans une fabrique de conserves. Pour réaliser son enquête, Nellie Bly a l’idée de se faire embaucher au sein de la conserverie. Après quelques jours passés aux côtés des ouvrières, elle rédige son article. Elle y dépeint les terribles conditions de travail que subissent chaque jour les employées de l’usine. L’article fait sensation auprès du grand public et les ventes du journal explosent. C’est un premier coup réussi pour la jeune journaliste qui, sans le savoir, vient d’ouvrir la voie au journalisme d’investigation.

Forte de ce premier succès, Nellie Bly continue de mener l’enquête sur le monde ouvrier. Mais ses articles ne sont pas au goût de tout le monde, et en particulier des industriels de la région. Irrités par ces enquêtes à charge qui leur font du tort, plusieurs patrons d’usine vont faire pression sur le journal afin de mettre un terme à la production journalistique de Nellie Bly. Malgré le succès que rencontrent ses articles et en dépit des ventes en hausse, les industriels ont gain de cause et Nellie Bly se voit reléguée aux rubriques art, théâtre et… jardinage. Elle n’y restera cependant pas très longtemps.

Infiltration au sein d’une unité psychiatrique

Ambitieuse, elle sait qu’elle n’a rien à gagner à rester dans cette petite ville et décide de tenter sa chance à New York. Nous sommes en 1887. Elizabeth Cochrane, alias Nellie Bly, n’a que 23 ans. Elle décide de s’attaquer directement au New York World, un important journal dirigé par Joseph Pulitzer, connu pour pratiquer une presse à scandale. À l’issue d’un entretien, Pulitzer lui promet un poste si elle lui ramène un article à sensation sur une thématique bien précise qui va mettre à rude épreuve les talents d’investigatrice de la jeune femme.

Le rédacteur en chef souhaite en effet un reportage sur les conditions régnant au sein du Blackwells Island Hospital, un asile psychiatrique pour femmes. Le défi est de taille, mais la jeune femme est fermement décidée à obtenir le poste.

Mais les unités psychiatriques représentent alors des milieux fermés, dont très peu d’informations filtrent. Pour réaliser son enquête, Nellie Bly n’a donc d’autre choix que de se faire interner. Après une nuit d’entraînement, la jeune femme se présente aux portes d’un pensionnat en se faisant passer pour une immigrante cubaine. Rapidement, elle se met à hurler et à errer dans les couloirs, simulant une crise de démence. Auscultée par des médecins qui confirment qu’elle est bien atteinte d’une maladie mentale, elle est transférée sur décision d’un juge, au sein des unités psychiatriques de Blackwell Island. Son infiltration est réussie.

Nellie Bly simule la folie devant les médecins afin de se faire interner dans une unité psychiatrique. © McD, <em>Wikimedia Commons</em>, domaine public
Nellie Bly simule la folie devant les médecins afin de se faire interner dans une unité psychiatrique. © McD, Wikimedia Commons, domaine public

L’horreur d’un monde caché des regards extérieurs

Nellie Bly peut commencer ses observations. Et ce qu’elle va découvrir la sidère. Les conditions de vie des pensionnaires sont en effet désastreuses. Certaines femmes complètement démentes sont attachées et promenées comme des bêtes, au milieu de simples immigrantes saines d’esprit que l’on laisse dépérir. Les chambres ne sont pas chauffées et les bains se font à l’eau glacée, une fois par semaine. Loin d’être soignées, les pensionnaires sont terriblement maltraitées, régulièrement battues et exploitées pour réaliser des travaux de couture, de blanchisserie ou de nettoyage.

La jeune femme comprend qu’elle vient de découvrir l’horreur d’un monde caché des regards extérieurs. Elle n’espère alors plus qu’une chose, sortir de cette prison pour révéler au public la réalité de ce qui se passe au sein des hôpitaux psychiatriques. Elle quitte alors son rôle de démente, mais rien n’y fait. « Chose étrange, relatera-t-elle, plus je parlais et me comportais normalement, plus les médecins étaient convaincus de ma folie ». La jeune femme s’inquiète alors. Comment va-t-elle réussir à sortir de cet asile surpeuplé où la violence règne ?

Comment va-t-elle réussir à sortir de cet asile surpeuplé où la violence règne ?

Finalement, après dix jours interminables, un avocat du journal se présente à l’hôpital et la fait libérer. À peine sortie et encore horrifiée par ce qu’elle vient de vivre, elle se met au travail. Quelques jours plus tard, elle livre son effroyable récit à Pulitzer, qui le publie en deux parties dans le New York World. Les révélations de Nellie Bly sur les conditions de vie au sein de l’asile horrifient les lecteurs. Forcés de réagir, les pouvoirs publics initient une enquête judiciaire qui débouchera sur une augmentation des financements pour les unités psychiatriques et une amélioration des conditions de vie des patientes.

Un tour du monde record en 72 jours

La mission effectuée par Nellie Bly est certainement le premier exemple d’enquête journalistique sous couverture. Cette incroyable histoire d’infiltration fait d’elle une vedette et son nom devient rapidement un argument de vente. Bien sûr, elle est embauchée par le New York World, pour qui elle va entamer une série d’enquêtes visant à dénoncer les conditions de vie des classes populaires, la corruption et les travers de la société américaine.

À l’automne 1889, Pulitzer souhaite marquer l’inauguration du nouveau siège du New York World avec un article sensationnel. Il se tourne naturellement vers Nellie Bly, qui lui propose d’effectuer le tour du monde pour battre le record fictif du héros de Jules Verne dans son roman Le tour du monde en quatre-vingts jours, écrit quelques années plus tôt.

Le projet est d’envergure, et même s’il séduit Pulitzer, celui-ci estime qu’il n’est pas fait pour une femme. Nellie Bly, forte de sa popularité, affirme que si le New York World ne la soutient pas dans cette aventure, elle la réalisera pour un autre journal. Sachant ce qu’il risque de perdre, Pulitzer n’hésite pas longtemps. Le 14 novembre 1889, a seulement 25 ans, la jeune femme entame son périple en bateau, à partir du New Jersey. Nombreux sont alors ceux qui ne croient pas une femme capable de réaliser un tour du monde sans guide ni aucune aide. Mais Nellie Bly s’en moque. Elle a depuis longtemps appris à ignorer les commentaires sexistes de ses homologues masculins.  

Nellie Bly au moment de son départ pour le tour du monde. © <em>Library of Congress, Wikimedia Commons</em>, domaine public
Nellie Bly au moment de son départ pour le tour du monde. © Library of Congress, Wikimedia Commons, domaine public

Équipée d’un seul bagage léger, la jeune femme se lance en solitaire sur les traces du personnage de Jules Vernes, Phileas Fogg. En cette fin du XIXe siècle, les moyens de communication se sont bien développés et ses différentes étapes, en bateau, en train, ou en montgolfière, se déroulent sans encombre. Elle envoie régulièrement des télégrammes au New York World, qui relate son aventure sous la forme de feuilleton que le public suit assidument.

Finalement, le 25 janvier 1890, Nellie Bly arrive à Jersey City sous les acclamations de milliers de personnes. Elle boucle ainsi son tour du monde en soixante-douze jours, battant le record détenu de manière fictive par Phileas Fogg. Jules Vernes applaudit et salue l’exploit.

Nellie Bly, cheffe d’entreprise

En plus d’être un succès journalistique retentissant, cette aventure envoie un signal fort pour l’émancipation des femmes. Dès lors, Nellie Bly devient une véritable star. Pourtant, après quelques nouvelles enquêtes, la jeune femme commence à s’éloigner doucement du journalisme. Elle crée la surprise quand, à l’âge de 30 ans, elle épouse un millionnaire de 42 ans son aîné. L’homme dirige une entreprise qui fabrique des ustensiles de cuisine en émail. Il décèdera 9 ans plus tard, laissant Nellie Bly seule aux commandes de la manufacture. Ce nouveau défi est cependant tout à sa hauteur et, durant une dizaine d’année, elle fait prospérer l’entreprise notamment en déposant de nombreux brevets et en ayant à cœur d’améliorer les conditions de travail de ses employés. Ce n’est pas son intelligence qui la poussera vers la faillite, mais les malversations de ses comptables qui profiteront de ses lacunes dans le monde des affaires.

Nellie Bly, en 1922. © <em>Wikimedia Commons</em>, domaine public
Nellie Bly, en 1922. © Wikimedia Commons, domaine public

C’est finalement le début de la Première Guerre mondiale, en 1914, qui la pousse à renouer avec le journalisme. Alors, en Autriche, elle décide de se rendre sur le front russe pour effectuer des reportages, dans lesquels elle relate l’horreur de la guerre dans les tranchées. Elle devient ainsi la première journaliste correspondante de guerre des États-Unis. En 1918, elle rentre à New York où elle continue d’écrire des articles, toujours militants et orientés sur le monde ouvrier. Une violente pneumonie mettra cependant un terme brutal à son activité. Elle décèdera rapidement de la maladie en 1922, à l’âge de 57 ans.

Le lendemain, sa mort est annoncée dans l’ensemble de la presse du pays, où on lui rend un vibrant hommage en la décrivant comme « la meilleure journaliste d’Amérique ». Encore aujourd’hui, elle est considérée comme une pionnière dans le domaine du journalisme d’investigation.