Photo : ''Seven Churches'' (ruines d'un ensemble monastique du Xe siècle), sur lnishmore, l'une des îles d'Aran, Irlande. © Photo Herbert Ortner / Flickr.

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La Grande Famine en Irlande en 1845

Question/RéponseClassé sous :histoire , Irlande , Grande Famine

L'Irlande compte 8,5 millions d'habitants en 1845, lorsque la « Grande Famine » s'abat sur le pays, provoque la mort d'un million de personnes et l'émigration de deux millions d'Irlandais, en moins d'une décennie. En 1911, l'Irlande ne compte plus que 4,4 millions d'habitants. Quelles sont les causes de cette catastrophe humanitaire ? La maladie de la pomme de terre ou la négligence volontaire du gouvernement anglais ? Aujourd'hui, la question de la responsabilité politique et économique des Britanniques est toujours débattue par les historiens.

Depuis la fin du XVIe siècle, la culture de la pomme de terre connaît un grand succès en Irlande car elle s'adapte très bien aux conditions climatiques et géologiques de l'île. La très grande majorité des paysans irlandais sont locataires de leurs terres ; les grands propriétaires terriens, les landlords anglais, souhaitent favoriser l'élevage et sont favorables à la pomme de terre qui consomme peu d'espace. Au début du XIXe siècle, la relative prospérité des campagnes irlandaises, grâce à une période climatique clémente, permet à une parcelle de nourrir une famille correctement. En 1845, trois millions de paysans pauvres se nourrissent presque exclusivement de pommes de terre (très nutritives), accommodées avec du chou et éventuellement du poisson ; dix millions de tonnes de pommes de terre sont produites pour la consommation irlandaise.

Carte des Iles Britanniques en 1843, par le géographe Alexandre Vuillemin, dans son "Atlas universel de géographie ancienne et moderne...". © Wikimedia Commons, domaine public.

La maladie de la pomme de terre

Les premiers cas de "mildiou" sont signalés début septembre 1845 ; le "mildiou" ou Phytophthora infestans est un champignon parasitaire qui provoque une maladie du tubercule. Vraisemblablement transporté par des navires venant d'Amérique du Nord, il atteint l'Europe occidentale à l'été 1845. Les mauvaises conditions météorologiques estivales contribuent à la propagation de la maladie et à l'automne, un tiers de la récolte irlandaise est perdu. Les récoltes des années 1846, 1848 et 1849 sont également catastrophiques : le "mildiou" n'est pas identifié immédiatement donc il ne peut pas être endigué. A l'automne 1845, la première commission scientifique nommée par le gouvernement britannique de Robert Peel (1841-1846), désigne le climat humide et froid de l'été comme responsable du pourrissement de la récolte et préconise la ventilation des tubercules.

Découverte de la maladie de la pomme de terre en Irlande, "The discovery of the potato blight" par Daniel Mac Donald en 1852. © WordPress.com.

Le fléau de la faim et des épidémies

La famine et les épidémies se répandent rapidement : deux tiers des victimes meurent littéralement de faim et un tiers succombe du choléra et du typhus qui se propagent au sein d'une population très affaiblie et concentrée dans les grandes villes. Les enfants sont particulièrement touchés par la tuberculose et la scarlatine ; les médecins, prêtres et pasteurs qui portent secours aux malades, succombent eux aussi aux épidémies. La famine se prolonge jusqu'en 1852 et elle a des répercussions dramatiques sur la démographie de l'Irlande jusqu'au milieu du XXe siècle.

Comparaison de l'évolution de la population de l'Irlande (en vert) avec celle de l'Europe (en bleu), entre 1740 et 2000. Auteur : Ben Moore. © Wikimedia Commons, domaine public.

Au million de morts, il faut ajouter près de deux millions de réfugiés et autant de migrants à destination de l'Amérique du Nord, de l'Australie et de la Grande-Bretagne. Les émigrants arrivent de toutes les régions d'Irlande mais majoritairement des comtés les plus pauvres. L'émigration irlandaise se caractérise par une grande part de femmes qui choisissent de s'exiler, contrairement à ce que l'on constate dans les autres pays.

Famille irlandaise du comté de Kerry, village de Dingle, dans le contexte de la Grande Famine, vers 1850. Irish America Magazine. © Photo Sean Sexton.

La politique anglaise du "laisser-faire"

L'Irlande fait partie intégrante du Royaume-Uni depuis l'Acte d'Union (1800) et l'organisation de l'aide publique est théoriquement du ressort du gouvernement britannique. Or en Grande-Bretagne, triomphe l'idéologie libérale qui prône le libre-échange et le laisser-faire en économie : les dirigeants anglais sont hostiles à un trop grand interventionnisme de l'Etat. Pour interférer le moins possible avec les lois du marché, le Premier ministre Robert Peel va acheter en secret du maïs américain à l'automne 1845 : l'objectif est de fournir l'Irlande en céréales au printemps 1846. Robert Peel réactive également une politique de chantiers publics sur lesquels sont embauchés les Irlandais qui demandent de l'aide. En revanche, le gouvernement ne vient pas en aide aux centaines de milliers d'émigrés qui quittent l'Irlande par leurs propres moyens. 

Portrait de Sir Robert Peel par Henry William Pickersgill, XIXe siècle. National Portrait Gallery, Londres. © Wikimedia Commons, domaine public.

Contrairement à la précédente crise alimentaire de 1780, les ports irlandais restent ouverts sous la pression des négociants anglais et l'Irlande exporte des denrées alimentaires alors que des régions entières subissent la famine ; des convois de nourriture escortés par l'armée, continuent de partir vers l'Angleterre. La « Grande Famine » va également avoir des conséquences importantes en matière foncière, car elle accentue le phénomène de concentration des terres (par les expulsions de paysans) et permet une augmentation de la taille moyenne des exploitations, pour le plus grand bénéfice des landlords ; en 1870, 80 % des terres agricoles irlandaises leur appartiennent.

Tableau "Une famille irlandaise expulsée" par Erskine Nicol en 1853. National Gallery of Ireland. © blogspot.com.

Grande famine en Irlande : aide internationale et exil

Parmi ceux qui viennent au secours des plus démunis, les quakers (mouvement religieux dissident protestant fondé vers 1650) jouent un rôle très important. A l'automne 1846, un comité central de secours est formé à Dublin  puis dans les principales villes irlandaises : grâce au soutien financier des quakers nord-américains, ils établissent des soupes populaires quasiment gratuites. La dimension internationale de l'aide est propre à l'événement de la "Grande Famine" car elle est liée au phénomène de la diaspora irlandaise, installée aux quatre coins de la planète depuis le début du XIXe siècle. A New York et Boston, des comités de soutien sont créés ; des dons arrivent du Canada, des Antilles et d'Europe, en 1846 et 1847.

Photo d'une famille irlandaise durant la "Grande Famine", auteur inconnu, 1846. © Wikimedia Commons, domaine public.

La dimension internationale de la « Grande Famine » se manifeste par l'émigration de masse : de 1850 à 1870, deux millions d'Irlandais quittent leur île pour se rendre en Grande-Bretagne, aux États Unis, au Canada, en Australie et en Nouvelle Zélande. Le voyage est le plus souvent financé par des économies personnelles ou des parents ayant déjà émigré (billets prépayés pour traverser l'Atlantique). On peut noter que quelques grands propriétaires terriens anglais vont aider matériellement leurs paysans à émigrer. Les ports de Grande-Bretagne, Liverpool et Glasgow, deviennent les points de départ pour l'exil.

Gravure "Emigrants quittant l'Irlande" par Henry Edward Doyle, dans le livre "An illustrated History of Ireland" par Mary Frances Cusack en 1868. © Wikimedia Commons, domaine public.

Question de responsabilité

Vers 1850, les contemporains s'interrogent sur la responsabilité de la société irlandaise dans cette crise humanitaire : les hommes politiques britanniques adoptent une vision « providentialiste » de la famine. Si la responsabilité de la tragédie n'incombe pas entièrement aux Irlandais (le "mildiou" est vu comme un geste divin), l'ampleur du désastre est selon les économistes anglais, le résultat d'une société paysanne "arriérée" qui n'a pas su moderniser son agriculture, ni prendre le virage capitaliste du XVIIIe siècle. Les Irlandais vont accuser le Royaume-Uni de les avoir volontairement abandonnés et la catastrophe de 1845-1852 est à l'origine d'un renouveau du nationalisme irlandais.

A partir des années 1930, les historiens irlandais qui se rattachent au courant "révisionniste", insistent sur les conditions économiques et sociales en Irlande qui peuvent expliquer l'impact de la famine et sa dimension régionale. Ils diminuent ainsi la responsabilité des gouvernants et des administrateurs britanniques. Mais l'ampleur de cette tragédie humaine suscite encore aujourd'hui de nombreuses interrogations sur la responsabilité des dirigeants britanniques. En 1997, le Premier ministre Tony Blair présente des excuses publiques à l'Irlande, au nom du gouvernement anglais : « Qu'un million de personnes soient mortes dans une nation qui comptait alors parmi les plus riches et les plus puissantes, est toujours source de douleur quand nous nous le remémorons aujourd'hui. Ceux qui gouvernaient alors ont manqué à leurs devoirs ».

Mémorial de la "Grande Famine" en Irlande (photo détail d'une statue), sculpté par Rowan Gillepsie, Dublin, 1997. © Arap / Fotolia.
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